Les Souverainetés au coeur de la 6e Conférence internationale du GIAf à Cotonou, au Bénin

“Comment penser les souverainetés africaines dans un monde fracturé et incertain ?” est le thème choisi par le think tank Groupe Initiative Afrique (GIAf) pour les échanges du 8 au 11 mai.

Les Souverainetés au coeur de la 6e Conférence internationale du GIAf à Cotonou, au Bénin

Issu des conférences d’Annecy, de l’Institut Aspen France et constitué à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le 5 juin 2012 autour de feu son regretté Président Charles Konan Banny, le Groupe Initiative Afrique (GIAf), composé de personnalités de premier plan, se veut un centre de réflexion panafricain indépendant, basé en Afrique. Non partisan, pluridisciplinaire et international, il s’implique à la fois dans les débats de fond cruciaux pour le Continent mais aussi dans le suivi des recommandations issues de ses conférences internationales. 

Le Bénin, pays hôte

Pour cette 6e édition, c’est le Bénin, pays emblématique s’il en est des orbites politiques et démocratiques dans lesquelles l’Afrique s’est inscrite depuis les Indépendances, qui va être le cadre des échanges du GIAf. 

La question principale qui y est posée est de savoir

“Comment penser les souverainetés africaines dans un monde fracturé et incertain ?”. 

Avant d'aborder les débats et échanges qui auront pour cadre quatre sessions, voici le cadre général tel que posé par le GIAf.

Le cadre général autour des souverainetés

Le mot souveraineté défini dans le dictionnaire comme "caractère d’un État ou d’une frange de la population qui n’est soumise à aucune autre autorité" est décidément très à la mode. Ne remplacerait-il pas à sa manière dans le langage courant, le mot "idéologie" dont l’utilisation paraissait depuis Fukuyama révolue, dans l’affirmation d’une revendication au nom de la liberté et d’un pouvoir menacé ? 

L’analyse de son emploi et de sa signification pratique dans le contexte africain actuel, et notamment dans sa partie francophone, est plus importante que jamais, car son utilisation détermine aujourd’hui des équilibres politiques cruciaux pour l’avenir. Particulièrement concernant , la jeunesse africaine, dont le sentiment de frustration n’a pas cessé d’augmenter depuis 2014 au point que le GIAf avait parlé de tsunami prévisible lors de sa 3e conférence à Yamoussoukro.. 

Les évolutions politiques à partir de ce slogan ont été très rapides ces dernières années dans certains pays ayant subi des coups d’Etat, provoquant de véritables chocs de souveraineté avec les Institutions Régionales, certains partenaires étrangers et d’autres pays ayant pris des orientations différentes. Il est important maintenant avec un certain recul, de faire un bilan de ces divergences, sans hésiter à emprunter la voix des comparaisons entre pays pour penser davantage en profondeur « les souverainetés africaines » dans toutes leurs implications, nationales, économiques, sécuritaires et internationales. 

Il s’agit, dans les lignes qui suivent, d’un questionnement sur ces différents aspects, construit à partir de pistes de réflexion et de bases d’échange partielles à compléter dans le cadre de cette conférence. Chacun peut ou pas, les utiliser pour faire part de ses propres vues qui, compte tenu de ses origines et de son expérience propre, permettront de réfléchir et d’initier « les transgressions et les ruptures qui peuvent être nécessaire », selon les indications de feu notre Président Charles Konan Banny. 

Au-delà de ce cadre général, voici les thèmes et les éléments de contextualisation proposés par le GIAf et son secrétaire général, Pascal Peyrou : 

Souveraineté et souverainisme : (re) construire une souveraineté équilibrée en politique intérieure africaine.

La jeunesse africaine fait preuve d’une certaine ambivalence dans sa recherche d’équilibre entre « souverainisme » et aspiration à la démocratie, ce qui n’est pas sans conséquences compte tenu de son poids démographique et de son importance grandissante dans le jeu politique africain. 

Au risque d’un « tsunami » de la jeunesse - bien analysé dans les conférences GIAF de 2014 www.initiative-afrique.org - s’est rajoutée une prise de conscience de son pouvoir grandissant, amplifié par une surexposition aux réseaux sociaux. Cela pour le meilleur comme pour le pire, ce qui peut être le cas à partir de messages simplificateurs, non exempts de manipulations, s’exerçant sur un terrain éducatif resté à un très faible niveau. Il est important d’éclairer ce débat déjà entre adultes actuellement en position de responsabilité : 

Souverainisme et Démocratie : quelle compréhension juste des enjeux, des réalités au-delà de l’idéologie ? Y a-t-il des critères essentiels d’une saine démocratie dans le contexte africain, qui ne se limite pas au mode de désignation des dirigeants : le nombre et la durée des mandats? la transparence des processus électoraux? les contre-pouvoirs ? d’autres critères adaptés à la culture de chaque pays et à son niveau de développement (âge du vote, durée des mandats, assemblées des sages et des religieux, représentation des régions, etc.) qui peuvent évoluer dans le temps ? 

L’essentiel n’est-il pas d’éviter le "copier-coller" notamment avec les pays du Nord qui ont une autre histoire et sont à un autre stade de développement - et de respecter des Constitutions établies dans l’esprit et les valeurs des sociétés qu’elles régissent ? 

Les facteurs essentiels d’une bonne gouvernance (le modus operandi) ne sont-ils pas une vision juste et un leadership adapté à l'objectif qui doit répondre aux besoins essentiels de sa population et en particulier de sa jeunesse, c’est à dire : l’emploi et un besoin d’idéal !?... N’est-ce pas cela l’essentiel du nouveau contrat social africain avec le peuple et sa jeunesse ? 

Compte tenu de l’importance de l’économie dans ce contrat social, la capacité de mettre en œuvre la transformation de l’économie pour créer des emplois n’est-elle pas déterminante ? Un besoin de réalisme économique n’est- il pas nécessaire pour assurer à la population une progression continue de ses conditions de vie? 

Quelle appréciation en déduire pour les coups d’Etat et quelles sont les limites des putschs militaires ? 

Chaque société a sa forme de gouvernance. Existe-t-il une (ou des) gouvernance(s) particulière(s) liée(s) au(x) contrat(s) social(ux) africain(s)? La capacité de communiquer, notamment avec la jeunesse, ne fait-elle pas partie des qualités devenues nécessaires du leader politique? 

En prévision des prochaines élections à venir dans certains pays, n’est-il pas urgent de prévoir le plus possible de débats démocratiques, susceptibles d’éclairer l’opinion tout en garantissant la sécurité et surtout un climat de non-violence ? 

Pour le contrôle des résultats des bureaux de vote, la référence à des pays comme le Sénégal peut il servir d’exemple pour désamorcer le risque explosif d’une éventuelle colère de la jeunesse? 

L’exemple des pays anglophones qui n’ont plus connu de putschs depuis une trentaine d’années, ne mérite-t-il pas d’être mentionné et analysé ? 

Sur le plus long terme, ne faut-il pas souligner l’importance de la communication et des débats, mettre en priorité l’éducation et la formation des jeunes, ainsi que l’importance des valeurs et de la formation civique ?… Que! rôle jouent et joueront de plus en plus les réseaux sociaux, l’IA et autres supports numériques ?… 

Les conditions de conquête de la "souveraineté économique" de l’Afrique

La maîtrise de la démographie est un impératif incontournable affirmé dans la conférence sur la Jeunesse et réaffirmé à Grand Bassam (voir note Bio Tchane) . Certains moyens d’y parvenir avaient été esquissés. Où en est-on ? 

La prise en compte de la centralité du secteur privé comme moteur de transformation de l’économie et de la stabilité nécessaire à son fonctionnement sont-elles effectives dans toutes leurs conséquences ? 

Là aussi, la comparaison avec le monde anglophone peut être instructive. L’Intégration économique régionale nécessaire à la densification des marchés et la transformation industrielle de l’économie (voir conférence GIAF 2017 sur 

l’intégration régionale) est aujourd’hui menacée par la fragmentation en cours de la CEDEAO, elle-même remise en question par une grande partie de la jeunesse. 

Beaucoup de réformes dans ce sens ont tardé, la responsabilité des Etats n’y est pas pour rien. Que faire ? Des sous-regroupements plus volontaristes sont-Ils concevables ? Comment la ZLECA peut-elle s’articuler avec ces évolutions ?... 

Un minimum de protectionnisme (un néo-protectionnisme ?) sera indispensable à son déploiement pour la transformation de l’économie. Comment insérer cette nécessité dans le contexte actuellement tendu du commerce international et face aux règles de l’OMC, devenues largement obsolètes depuis l’arrivée de Trump ? 

Ce qui se passe aujourd’hui avec Trump au niveau des droits de douane pour faire baisser le dollar et rendre son économie plus compétitive est sans doute à analyser avec soin dans la perspective africaine de la transformation nécessaire de son économie pour promouvoir l’emploi. Elle rejoint la préoccupation de recherche de compétitivité entravée par un CFA trop fort. 

D’un autre côté, les réactions imprévues aux niveaux financiers et sociaux soulignent la complexité et le niveau de technicité élevé requis pour gérer ce genre de mutation, compte-tenu de l’extrême fragilité de la situation d’une grande partie de la population. 

Dans cette guerre des emplois à l’échelle mondiale, les souverainetés nationales se heurtent entre elles.

L’Afrique du CFA, qui en plus se fractionne, ne voit elle pas cet horizon de souveraineté monétaire souhaitable s’éloigner encore plus? 

L’Afrique aura du mal à faire face toute seule à cette complexité. Et dans ce cas le reste du monde prendra un grand risque. Ne pas oublier que d’ici 2050 l’Afrique devra créer 620 millions d’emplois nouveaux. Le monde entier a intérêt à ce que l’Afrique réussisse. C’est l’intérêt commun. Il n’y a pas de souveraineté absolue. 

Comment mobiliser les investissements aux niveaux national, régional et international à la hauteur des énormes besoins (et du potentiel), dans un environnement actuel bien agité ? Quels investisseurs étrangers pourront se mobiliser si les acteurs économiques africains ne le font pas chez eux et n’impulsent pas la valorisation locale de leurs produits ? … 

D’un autre côté la non-concordance des temporalités entre le temps du développement et l’impatience sociale, dont le développement de l’économie grise est le signe, ne rend-elle pas indispensable l’ouverture la plus large possible du continent aux capitaux étrangers de toutes origines mais avec un pilotage éclairé et coordonné pour défendre une saine souveraineté africaine? Le politique ne doit-il pas laisser la priorité à l’économique ou à tout le moins le prioriser? 

La mise en synergie du développement accéléré du secteur privé à l’échelle régionale dans le cadre d’une politique macro économique bien adaptée n’est-elle pas devenue indispensable? Le renforcement des instruments de pilotages régionaux n’est il pas pas également plus que jamais nécessaire ainsi que les renforcement des Institutions Régionales maintes fois analysé? 

C’est de ce "nouveau panafricanisme", moins politique et délibérément économique, dont les jeunes devraient être les protagonistes pour une accélération nécessaire de l’Intégration Régionale Economique. Comment faire passer ce message à partir d’une bonne pédagogie réaliste et adaptée !? 

La “souveraineté sécuritaire” face aux menaces et aux défis transversaux

La sécurité internationale, devenue problématique commune, impose aujourd’hui une approche intégrée pour mieux faire face aux menaces des "souverainetés terroristes" qui ne connaissent pas les frontières et au développement rapide de "l’économie grise". 

Quelles leçons des réussites et des échecs du passé ? Dans quel cadre et sur la base de quels partenariats ? Quelles grandes lignes d’action ? Quelles types de médiation et quel rôle positif jouent de plus en plus les femmes ? Quelles réinsertions pour les anciens combattants ?

L’économie grise, comme l’enrôlement dans les mouvements djihadistes, reposent beaucoup sur l’absence d’Etat et la chute des sources de revenu traditionnels.

Une solution innovante de type revenu minimum de solidarité adaptée au contexte africain ne pourrait-elle pas être envisagée ? 

Quid de la prévention et du droit d’ingérence ?

La répartition discutable des bénéfices d’exploitation de matières premières très convoitées, au sein des sociétés, entre régions d’un même pays ou entre pays géographiquement proches, représente de véritables menaces pour la paix. Par quels moyens les conjurer, fut-ce au détriment d’une application trop rigide du principe de souveraineté ? 

Les frontières issues des découpages historiques coloniaux représentent-elles à long terme une contrainte ou un facteur de paix ? Leur intangibilité ne sanctuariset-elle pas les aires de prédation exclusives des élites des Etats ? Ne font-elles pas obstacle aux flux économiques régionaux ? Une intégration régionale mieux assumée et bien gérée sur base de certaines règles de redistribution territoriale ne serait- elle pas le remède à ces inégalités ?

La combinaison d’une intégration régionale économique accélérée avec une décentralisation plus efficace à l’intérieur des pays, elle aussi portée économiquement par un secteur privé entreprenant et soutenu, ne serait-elle pas la clé de la construction d’une véritable souveraineté économique de l’Afrique? 

Les souverainetés nationales et les cultures africaines, face à la géopolitique mondiale et ses luttes d’influence

Les changements climatiques concernant la planète toute entière interpellent chaque Etat. Comment promouvoir efficacement une réponse face à des problématiques continentales compliquées, comme celle des pays bordant le Nil par exemple ? 

La constitution de nouveaux blocs internationaux comme les BRICS et d’autres évolutions politiques internationales majeures comme la guerre d’Ukraine ou récemment l’arrivée de Trump alimentent ou remettent en cause la souveraineté de certains Etats. Quelle capacité de négociation pour une « souveraineté africaine » ? 

D’une manière forcément considérable, à hauteur de sa population et de sa diaspora, l’Afrique va impacter positivement ou négativement dans tous les domaines (démographique, culturel, économique, spirituel, politique etc.) les équilibres du monde et principalement celui de ses voisins proches, notamment l’Europe Méditerranéenne. 

Comment gérer au mieux l’évolution de ces équilibres tout en facilitant l’aspiration légitime de l’Afrique à exprimer sa souveraineté au plan international. Quelles réformes des mentalités et du système international, trop souvent reportées, seraient envisageables suffisamment rapidement pour que ces évolutions prévisibles se passent pour le meilleur ?... 

En particulier, quelles évolutions de la coopération internationale ? Le fait est que les Etats africains ne se cantonnent plus dans une relation contrainte avec l’ancien colonisateur, ou un autre protecteur. D’autres grandes ou moyennes puissances sont entrées dans le jeu. Parfois en créant leurs propres contraintes et subordinations au moins aussi fortes que les précédentes. 

Dans un contexte de désaffection pour l’« aide au développement », tant chez les bailleurs que chez les bénéficiaires, qui peut aller jusqu’à la rupture (voir l’USAID), ne conviendrait-il pas – au-delà du « Trade, not Aid » tant moqué en son temps – que les acteurs, chacun de son côté et ensemble, repensent les termes d’une relation plus équitable, qui prenne en compte leurs souverainetés, leurs intérêts bien compris, les finalités de leur relation et le respect mutuel. 

L’écrivain français André Malraux disait "le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas…" Nous sommes maintenant rendus au quart de ce siècle. Quel jugement pouvons nous porter sur cette prédiction en positif comme en négatif? 

Au moment où s’accumulent conflits et risques atomiques, menaces avérées liées à l’écologie, et fracturation des sociétés qui se replient sur elles-mêmes, l’Afrique, sa forte religiosité et son humanité, ses enjeux et ses cultures, peut représenter un élément majeur de stabilisation ou …de désastre à un niveau qui peut devenir planétaire. Comment nourrir l’espoir d’une participation qui peut être très positive à la résolution de la crise mondiale ? 

Comment faire comprendre au reste du Monde l’intérêt général qu’il y-a à garder un lien fort avec l’Afrique et à engager résolument et au plus tôt un partenariat équilibré et pacifique largement bénéfique au plan mondial. (TransContinentsAfrica)

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