“Les Africains souhaitent un système humanitaire qui catalyse le développement durable”

ANALYSE. Ex-directeur du Bureau de la représentation du Fonds des Nations unies pour la population à l'Union Africaine, Mabingué Ngom livre son regard sur l’Agence humanitaire de l’UA bientôt sur les rails.

“Les Africains souhaitent un système humanitaire qui catalyse le développement durable”

L’Afrique abritant 75 % de l'activité humanitaire mondiale, il est impératif que les Africains s’organisent pour coordonner et renforcer eux-même les réponses humanitaires aux nombreuses crises qui secouent le continent. Dans cette logique, l’Union africaine s’est mise en branle pour créer sa propre Agence humanitaire et promouvoir, comme elle le dit sa décision prise à l’issue de son Assemblée de 2016, “des solutions africaines à des problèmes africains” avec un financement principalement africain conformément aux principes panafricains et à l’Agenda 2063, cadre collectif et participatif d’initiatives et d’actions visant, en une génération, à faire changer le continent de braquet en matière de développement économique, d’éradication de la pauvreté, d’intégration politique et économique, de démocratie et de justice, de sécurité et de paix, de renforcement de l’identité culturelle sur l’ensemble du continent africain. 

Preuve de sa concrétisation progressive : en juillet 2024, lors du sommet de l'Union africaine (UA) à Accra au Ghana, l'Ouganda a été sélectionné pour accueillir le siège de l'Agence. Conçue comme une structure autonome au sein de l'UA, relevant du Département de la Santé, des Affaires humanitaires et du Développement social (HHS), et pas encore pleinement opérationnelle, l’Agence est l’objet de réflexions poussées de la part de spécialistes africains de haut niveau quant aux questions concernant les populations en général et l’humanitaire en particulier. 

C’est le cas de Mabingué Ngom, ancien membre du Groupe des Directeurs des Urgences, ex-directeur régional aux Nations Unies et ancien conseiller principal et directeur du Bureau de la représentation de l'UNFPA à l'Union Africaine. Il s’est confié à TransContinentsAfrica. 

TransContinentsAfrica : En quoi l’Agence humanitaire de l’Union africaine est-elle une institution pertinente qui vient à son heure aujourd’hui ? 

Mabingué Ngom : L’Afrique est l’épicentre des crises humanitaires, abritant les dix crises les plus négligées selon le Conseil norvégien pour les Réfugiés. En 2025, les appels humanitaires pour l’Afrique ne sont financés qu’à 34% en moyenne, laissant près de 66 millions de personnes sans assistance adéquate. Au Soudan, malgré 25 millions de personnes en situation d’urgence, l’appel n’a reçu que 21% des fonds nécessaires.

Face à cette réalité, l’Agence humanitaire de l’Union africaine (AHUA, en anglais AfHA pour African Humanitarian Agency) marque un tournant décisif dans l’affirmation de l’Afrique dans l’espace humanitaire. Elle va mobiliser les ressources domestiques, renforcer la coordination et privilégier l’action préventive, concrétisant la Position commune africaine de Kampala.

Il y a trois ans, j’affirmais que le plus beau cadeau pour le 60e anniversaire de l’Union Africaine serait d’accélérer la mise en place de l’AfHA. Depuis, les besoins non satisfaits s’amplifient et la solidarité internationale décline. Ce qui était urgent est devenu vital et chaque jour, ce sont environ 1000 vies africaines perdues.

Que va-t-elle changer sur le terrain ? 

L’AHUA incarnera une vision audacieuse pour transformer l’action humanitaire africaine. Face à l’affaiblissement de la solidarité mondiale, elle propulsera l’Afrique de récipiendaire passif à acteur souverain de sa résilience à travers quatre innovations stratégiques.

D’abord, elle redéfinira la gouvernance en tirant profit du potentiel des organisations locales, capitalisant sur des succès comme la mobilisation communautaire durant Ebola. 

Ensuite, elle accélérera radicalement la réponse aux crises, réduisant le délai d’intervention de 90 jours à 72 heures grâce à des procédures accélérées et une capacité de déploiement rapide.En outre, elle brisera le cycle des crises récurrentes en s’attaquant aux causes profondes de la fragilité. 

Enfin, elle comblera les déficits de financement en mobilisant massivement les ressources domestiques. L’AfHA ne se contentera pas de contenir les besoins humanitaires, mais inversera les tendances actuelles.

Quelle valeur ajoutée faudrait-il y apporter pour qu’elle soit plus efficace et réponde mieux aux défis posés par les environnements difficiles africains ? 

Pour que l’AfHA devienne un pilier de résilience, il est crucial d’adopter une approche innovante et collaborative. La réinvention des chaînes d’approvisionnement et l’intégration de technologies prédictives comme l’IA permettront d’anticiper les crises et d’accélérer les interventions.

Le développement d’une capacité de déploiement rapide sera déterminant, avec un réseau continental de professionnels prêts à être mobilisés. Les procédures accélérées contourneront les obstacles bureaucratiques qui ralentissent souvent l’action humanitaire.

Des synergies robustes avec l’Africa CDC (Centre africain de contrôle et de prévention des maladies) pour les crises sanitaires et l’AMA (Agence mondiale antidopage) pour l’accès aux produits médicaux seront essentielles. Cette approche intégrée, combinée à des revues après action systématiques, créera un cycle d’apprentissage continu renforçant l’efficacité des interventions. L’autonomisation des acteurs locaux transformera l’assistance en un véritable partenariat stratégique.

Les bouleversements géopolitiques ont modifié la donne quant aux financements des institutions humanitaires. Comment ceux de l’Agence humanitaire de l’Union africaine pourraient-ils être sécurisés pour éviter une dépendance d’avec des structures externes qui pourraient en influencer les orientations ? 

Les projections de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) prévoient une chute alarmante de l’aide humanitaire de 21 à 36% d’ici 2025, aggravant une tendance déjà amorcée avec une baisse de plus de 9% en 2024. Cette contraction structurelle, qui n’est pas simplement liée aux élections américaines, survient alors que les besoins humanitaires explosent, exacerbés par des crises prolongées et des chocs climatiques.

Le sommet de l’Union africaine à Malabo en 2022 a marqué un tournant en ce que les leaders africains ont exprimé un besoin urgent de diversifier les sources de financement. L’AHUA doit innover avec des mécanismes comme les taxes de solidarité continentales, les fonds d’investissement à impact social et les partenariats public-privé stratégiques.

Ce qui était urgent il y a trois ans est devenu critique. L’AHUA symbolise la volonté de sécuriser des financements endogènes et d’assurer une autonomie stratégique pour améliorer l’efficacité de l’action humanitaire en Afrique, créant les conditions pour réaliser l’Agenda 2063.

Quels sont les points sur lesquels l’Agence pourrait faire la différence au regard même de l’urgence qui a appelé à sa création à côté d’autres agences ? 

L’AHUA se distingue par quatre points essentiels dans l’architecture humanitaire continentale. 

Premièrement, elle incarnera l’appropriation africaine des réponses, conformément à la vision panafricaniste de solutions africaines aux problèmes africains, évitant l’instrumentalisation des crises.

Deuxièmement, elle opérera selon un modèle de subsidiarité en s’appuyant sur les structures nationales et régionales, comme le démontrent les interventions coordonnées lors des inondations transfrontalières.

Troisièmement, l’Agence mobilisera des ressources domestiques, renforçant les institutions locales capables de délivrer des solutions durables adaptées aux réalités locales.

Quatrièmement, sa dimension politique, à travers des partenariats avec les structures sous le leadership du Commissaire chargé des Affaires Politiques, permettra de lever les obstacles qui entravent souvent l’accès humanitaire, un avantage comparatif majeur par rapport aux acteurs traditionnels.

L’Agenda 2063 de l’Union africaine est une sorte de projection vers l’Afrique que veulent les Africains. Quelle Afrique humanitaire les Africains veulent-ils ? 

Les Africains aspirent à une Afrique humanitaire fondée sur la dignité et l’autosuffisance. Ils rêvent d’un système où la solidarité africaine s’épanouit, libérée de la dépendance extérieure. Cette vision repose sur la prévention proactive des crises, intégrant savoirs traditionnels et technologies modernes.

L’objectif est de réduire la nécessité d’une action humanitaire grâce à des investissements stratégiques dans la résilience et les systèmes d’alerte précoce. Cette aspiration s’inscrit dans une vision où chaque individu est valorisé et protégé.

Les Africains souhaitent un système humanitaire qui catalyse le développement durable plutôt que de perpétuer l’assistance. Ils envisagent un modèle où les communautés affectées participent activement aux décisions qui les concernent, et où les jeunes, comme ceux d’AfriYan qui ont contribué à endiguer la Covid-19, sont au cœur de l’innovation sociale.

Au regard des responsabilités que vous avez eues au sein du Fonds des Nations unies pour les populations, vous avez été au plus près du pouls des populations africaines. Quel regard posez-vous sur l’humanité africaine ?

L’humanité africaine brille par sa résilience face à l’adversité, soutenue par des valeurs communautaires profondes. Mon expérience au FNUAP (Fonds des Nations unies pour la population)  m’a révélé une Afrique capable de transformer des ressources limitées en soutien puissant pour les plus vulnérables.

Je garde en mémoire les images poignantes des enfants que j’ai vus à Kidal au Mali lors de ma dernière visite avec les directeurs régionaux des Nations Unies, mais aussi la situation des femmes dans la région du lac Tchad ou à Diffa au Niger. Malgré des conditions extrêmes, leur dignité et leur détermination restent intactes.

Cette humanité ne réclame pas la charité mais exige dignité et partenariat. Elle possède une capacité unique à maintenir l’espoir dans les situations les plus désespérées, transformant les défis en opportunités. L’engagement d’organisations comme AfriYan dans la promotion de la paix au Sahel illustre parfaitement cette capacité d’adaptation qui définit l’humanité africaine.

Pourquoi est-il capital que les Africains mais aussi le monde extérieur travaillent à trouver des solutions pérennes qui préservent au mieux cette humanité africaine ?    

Collaborer pour des solutions durables en Afrique est crucial car les défis humanitaires ont des répercussions mondiales. Les crises génèrent des déplacements qui affectent la stabilité internationale. Préserver l’humanité africaine, c’est respecter notre dignité commune et reconnaître que la sécurité humaine est indivisible.

L’Afrique, avec sa population jeune et ses ressources, est essentielle à l’avenir mondial. Investir dans sa résilience n’est pas seulement un acte de solidarité, mais une nécessité stratégique. Les solutions innovantes développées ici, comme les systèmes d’alerte précoce communautaires, offrent des leçons précieuses.

L’efficacité future dépendra de notre capacité à transcender les silos institutionnels. En forgeant des alliances entre l’Agence humanitaire de l’Union africaine (AHUA), le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) et les structures politiques de l’Union africaine (UA), nous créons un écosystème humanitaire intégré. Cette approche synergique, ancrée dans les institutions africaines tout en restant ouverte aux partenariats internationaux, constitue la contribution africaine au système humanitaire mondial. (TransContinentsAfrica)

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