Le Maroc a-t-il déjà gagné "sa" CAN ?

ANALYSE. Porté par un projet structuré et structurant, le royaume chérifien a bien des raisons de penser qu’il a déjà gagné sa Coupe d'Afrique des nations. Voilà pourquoi.

Le Maroc a-t-il déjà gagné "sa" CAN ?

À chaque Coupe d’Afrique des nations, l’arbitrage devient un sujet de polémiques. Cette édition 2025 n’y a pas échappé. Les journalistes, les commentateurs et les millions de “sélectionneurs” autoproclamés sur les réseaux sociaux, se sont indignés, persuadés que telle ou telle équipe bénéficiait d’un arbitrage favorable. La qualité de l’arbitrage à cette CAN a interrogé, c’est indéniable. Et la confusion observée à la finale n'en est qu'une illustration frappante.

Mais, se tromperait-on de cible ? Plus que les arbitres eux-mêmes, n’est-ce pas la formation, l’encadrement et les engagements de la Confédération africaine de football (CAF) dans ce domaine qui mériteraient d’être questionnés ? C’est un autre débat. 

Dépassons l’émotion immédiate nourrie par ces polémiques pour reconnaître une réalité plus froide, particulièrement lors du ¼ de finale : le Cameroun a raté son match. Un penalty évident pour les Lions indomptables n’aurait rien changé à l’issue de la rencontre, et les deux buts marqués, les Lions de l’Atlas ne les doivent qu’à eux-mêmes.

Cependant, cette controverse ne doit pas éclipser une réalité : la solidité du projet marocain.

En effet, derrière les affrontements sportifs de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc s'est dessinée une réalité moins commentée : celle de la structuration économique du football marocain et de son capital humain. Ainsi, cette CAN a révélé un football africain profondément lié aux choix de développement de ses nations.

Le Maroc pas finaliste par hasard

En observant les liens entre sport et entrepreneuriat, une évidence s’impose : le Maroc a été finaliste de sa CAN et la performance ne surgit jamais par hasard. Elle est le produit d’une organisation, chapeautée par une gouvernance structurée et dotée d’une vision à long terme. Le football n’échappe pas à cette règle. Pourquoi ? 

Les Lions de l'Atlas ont porté l'espoir de tout un peuple d'ajouter un 2e sacre de champion d'Afrique cinquante ans après le premier, en 1976.
Les Lions de l'Atlas ont porté l'espoir de tout un peuple d'ajouter un 2e sacre de champion d'Afrique cinquante ans après le premier, en 1976.

Une sélection nationale fonctionne comme une entreprise de haute performance. Pour espérer un résultat, elle s’appuie sur les ressources humaines solides que sont les joueurs. Pour faire un long chemin en compétition, son sélectionneur et la fédération doivent déterminer une direction stratégique claire et démontrer une réelle capacité de gestion des risques. C’est en cela que les équipes qui se sont affrontés pendant cette CAN 2025 ont fait le lien avec le monde de l’entreprise et ont représenté des modèles de développement.

L’investissement économique ne garantit pourtant pas le succès

Cette CAN et son pays hôte, le Maroc, ont confirmé un constat bien connu des entrepreneurs : sur la durée, le capital protège. Les pays capables de financer leurs structures sportives disposent d’un avantage structurel. Le PIB agit comme un capital patient, permettant d’absorber les échecs, de stabiliser les projets et de maintenir une continuité. Dans l’entreprise comme dans le sport, la différence se fait rarement sur un coup d’éclat. Elle se fait sur la capacité à durer. À ce titre, le projet football du Sénégal est comparable à celui du Royaume chérifien.

Pour autant, l’investissement économique n’est pas une garantie de succès. Comme dans l’entrepreneuriat, le capital sans vision ne crée pas nécessairement de performance. Certains pays disposant de ressources importantes échouent faute d’un projet sportif clair, d’une culture du football solidement ancrée ou d’un investissement cohérent dans la formation.

À l’inverse, des pays à revenus intermédiaires, mais dotés d’une population nombreuse, d’institutions plus stables et d’un football érigé en enjeu national, parviennent à transformer leurs moyens en résultats durables.

La performance exige de remplir certaines conditions

La CAN met en lumière une équation que l’on retrouve dans toutes les grandes compétitions internationales, sportives comme économiques. Pour performer durablement, un pays doit réunir trois conditions : une population suffisante, un réservoir large de pratiquants de haut niveau, et un niveau acceptable de développement humain.

Ce dernier, mesuré par l’indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement, repose sur les indicateurs de santé, d’éducation et de niveau de vie.

C’est précisément ce que vivent, pour l’essentiel, les footballeurs marocains, nigérians, algériens, sénégalais ou égyptiens. Qu’ils grandissent dans leur pays d’origine ou au sein des diasporas, notamment en Europe, la plupart de ces joueurs évoluent dans des environnements où ces trois conditions sont réunies : accès à la pratique sportive, encadrement éducatif, suivi médical, stabilité minimale.

El Kaabi, Oshimen : deux orbites emblématiques

Cette équation n’est pas abstraite. Elle s’incarne dans des trajectoires de joueurs. Le parcours du Marocain Ayoub El Kaabi en est une illustration frappante. Cet attaquant est issu d’un milieu très modeste. Il a travaillé très jeune après avoir grandi dans un bidonville de Casablanca. Son destin bascule quand il est repéré par un entraîneur et soutenu financièrement par un dirigeant convaincu de son potentiel. El Kaabi abandonnera son métier de menuisier à 19 ans pour se consacrer pleinement au football, et devenir le spécialiste du retourné "bicyclette" dans cette édition de la CAN. 

Ayoub El Kaabi a eu une trajectoire peu commune pour arriver au niveau où il est actuellement. 
Ayoub El Kaabi a eu une trajectoire peu commune pour arriver au niveau où il est actuellement. 

Même logique pour le Nigérian Victor Osimhen, né à Lagos dans un contexte de grande précarité. Orphelin très jeune, il vend de l’eau en sachet et fouille les décharges pour survivre. Repéré par un international nigérian, encadré, projeté dans un environnement structuré pour lui, malgré l'organisation baroque du football local, il explose. Son point de bascule intervient lors de la Coupe du monde U17 en 2015, jusqu’à devenir Ballon d’Or Africain 2023.

Forte personnalité sur en dehors du terrain, Victor Osimhen a su forcer son destin. 
Forte personnalité sur en dehors du terrain, Victor Osimhen a su forcer son destin. 

Le match Maroc-Nigeria : un révélateur

Au-delà des destins individuels, la rencontre en demi-finale Maroc-Nigéria a servi de révélateur : non pas de qui a le plus de talent, mais de la démonstration du projet au service de l’excellence. En effet, ces deux parcours disent la même chose : le talent existe partout, mais il ne devient performance que lorsqu’un environnement permet de le protéger, de le former et de lui laisser le temps.

Car fabriquer un joueur d’élite ne relève pas du spontané. Il faut en moyenne 10 années, parfois davantage, pour former un champion de haut niveau. 10 années de répétition, de soins, d’apprentissage et d’accompagnement. Là encore, comme en entrepreneuriat, le temps long est un facteur décisif de réussite.

C’est au bout de ce processus que le joueur de haut niveau devient un professionnel complet, qui doit gérer sa carrière, construire sa propre trajectoire et s’adapter à des environnements concurrentiels, pour finalement s’exporter sur des marchés mondialisés.

Dans les économies fragiles, le problème n’est pas l’absence de potentiel. C’est l’insuffisance de structures pour le protéger, le développer et le valoriser. Le football africain ne manque ni de talent ni d’ambition et la CAN agit comme un révélateur plus que comme une anomalie. Elle montre que, comme en économie, la performance sportive repose sur le temps long, l’investissement et la stabilité.

Une raison de poursuivre le Projet

À la lumière de cette analyse, l’échec du Maroc à remporter la CAN ne devrait pas être perçu comme un recul. Il est au contraire une invitation à poursuivre un projet déjà solidement engagé. Les résultats obtenus chez les hommes comme chez les femmes, l’investissement dans le Centre Mohammed VI de football, ou encore la capacité du pays à se projeter dans l’organisation d’une Coupe du monde, démontrent une chose essentielle : un projet cohérent finit toujours par payer, même lorsque le trophée se fait attendre. (TransContinentsAfrica)

Entrepreneur, Conseil stratégique, Consultant médias et Conférencier

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