C’est une partie importante du destin de la Guinée qui va se jouer le 21 septembre prochain à l’occasion du référendum constitutionnel convoqué par les militaires au pouvoir avec à leur tête le général Mamadi Doumbouya. Tombeur d’Alpha Condé, il était d’abord parti sur le sillage d’une transition appelée à être limitée à trois ans trois mois avant que l’orbite en soit changée et que le 31 décembre 2023 soit annoncée l'organisation d'un référendum constitutionnel d’abord prévu “au cours de la nouvelle année” avant d’être fixé le 21 septembre 2025. Ancien premier ministre, exilé en Côte d’ivoire et président de l’Union des Forces démocratiques de Guinée dont le Congrès a été interdit, Cellou Dalein Diallo s’est confié sur ce moment politique et la situation de son pays.
TransContinentsAfrica : Monsieur le Premier ministre, s'il fallait qualifier la situation en Guinée aujourd'hui, qu'est-ce que vous diriez ?
Cellou Dalein Diallo : Il y a un changement radical de la junte, notamment par rapport au discours décliné à l'occasion de la prise du pouvoir et par rapport à la Charte de la transition qui devait servir de constitution pendant cette période de transition.
Je rappelle qu'à la prise du pouvoir, la junte s'était résolument engagée à mettre fin à l'instrumentalisation de la justice, au piétinement des droits et libertés des citoyens, au dysfonctionnement des institutions. Et elle s'était aussi engagée à organiser des élections pour rendre le pouvoir à un civil que le peuple aurait choisi lors d'élections libres et transparentes.
Cela avait suscité au niveau de mon parti beaucoup d'espoir. Si bien que nous nous sommes portés avocats de la défense du coup d'État, dans la mesure où le régime précédent, celui d’Alpha Condé en l'occurrence, avait décidé de changer la Constitution pour s'octroyer un troisième mandat, alors que la limitation des mandats était verrouillée dans la Constitution. Il avait ainsi organisé une mascarade électorale pour se faire réélire. .
Comme j'avais fortement contesté ce troisième mandat, j'ai été l'objet de beaucoup d'injustices et d'exactions. Mes bureaux et le siège de mon parti ont été occupés par l'armée, les deux tiers de mes collaborateurs ont été emprisonnés pour des infractions fallacieuses comme la fabrication et la détention d'armes de guerre. Moi-même et ma famille ne pouvions pas voyager.
Cela dit, ce n'est pas pour ça que j'ai applaudi le coup d'État, c'est la qualité du discours et l'espoir qu'il a suscité. Je me bats pour des valeurs depuis de longues années, pour la démocratie, pour l'État de droit, pour l'exercice effectif par les citoyens guinéens des libertés fondamentales.
Alors, dès lors que la junte s'était engagée à garantir l'exercice de ces droits et libertés, je me devais de les soutenir, ce que j'ai fait.
Après, la junte a complètement changé de position. Mamadi Doumbouya a décidé de rester et de confisquer le pouvoir en voulant s'octroyer une présidence à vie. Il s'apprête donc à commettre un parjure puisqu'il avait juré de respecter, de faire respecter la Charte de la transition qui lui interdisait de participer aux élections. En effet, aujourd'hui, il a élaboré un constitution qui l’exonère du respect de son serment.
Cela intervient à un moment de relative prospérité financière pour le pays même si la pauvreté s'est aggravée. Les exportations minières, notamment de bauxite, ont explosé. Le projet Simandou a bien avancé. Il y a un investissement en cours de 17 milliards de dollars et les exportations de bauxite vont être multipliées par dix cette année puisqu'elles vont atteindre 200 millions de tonnes contre seulement 20 millions en 2015.
Ces importantes ressources de l’Etat permettent à l'élite dirigeante de s’enrichir, la corruption et les détournements de deniers publics aidant.
Parallèlement, cela a permis à la junte d'acheter beaucoup d'armes et d'équipements pour les forces de défense et de sécurité avec comme objectif de réprimer dans le sang toute velléité de contestation de cette volonté de confisquer le pouvoir.
Également de se livrer à des achats de conscience, celle des leaders d'opinion, des journalistes, des patrons de presse, de certains hommes politiques, d’acteurs de la société civile, de commerçants et d’industriels, d’imams et de chefs religieux.
Face à cela, les forces pro-démocratie se sont engagées dans la lutte pour empêcher la poursuite de cette tendance mauvaise pour le pays. Ainsi, l'UFDG, mon parti, est membre de deux coalitions : l’ANAD et les Forces vives de Guinée.
Nous avons invité nos compatriotes à résister pour exiger le respect des serments et des engagements pris pour que soit mise en place une transition civile capable d'organiser des élections inclusives, libres et transparentes.
Cela est d’autant plus urgent qu’il y a, au-delà de cette velléité de la junte de se maintenir au pouvoir, une violation massive et récurrente des droits humains.
Il y a en effet eu des disparitions forcées de beaucoup de leaders d'opinion, Foniké Mengué, Billo Bah, Marwan Camara pour ne citer que ceux-là. S’y sont ajoutés des décès suspects en détention comme celui du général Sadiba Koulibaly, ex-n°2 de la junte, certainement mort pour avoir voulu que l'armée organise les élections et retourne dans les casernes. Idem de celui du colonel Célestin Bilivogui et du docteur Diabaté coupable d’avoir déchiré l’effigie de Mamadi Doumbouya, etc.
On ne peut pas passer sous silence la fermeture de toutes les radios critiques, les kidnappings nocturnes suivis de bastonnades. Ainsi de celui de l'ancien bâtonnier Mohamed Traoré enlevé à 4 h du matin, d’Abdou Sako, président du Forum des forces sociales, une organisation de la société civile, à qui il a été reproché une conférence de presse où il a marqué son opposition au parjure annoncé de Mamadi Doumbouya.
Quelles formes de résistance préconisez-vous ?
Je pense tout d’abord que malgré la répression, la population veut résister et continue à résister. C’est vraiment encourageant. Pour résister, il y a les manifestations dans les rues et sur les places publiques. Elles sont dangereuses car, vu qu’elles sont interdites, le risque d’une balle dans la tête est réel dans un contexte où il n’y a pas d’enquête, ni de justice et ce au grand désarroi de nos populations très attachées à l’Etat de droit et aux libertés.
Pour ne pas continuer à vivre cette situation, même si c’est difficile, elles n’ont pas d’autres choix que de se lever et de se battre pour exiger le respect de ces valeurs qui leur sont chères mais aussi pour empêcher toutes ces discriminations fondées quelquefois sur l'appartenance politique mais aussi parfois sur l'appartenance ethnique.
Quid de la communauté internationale et des pays africains ?
On doit d’abord déplorer le peu d'intérêt que la communauté internationale accorde au respect des droits humains et des libertés fondamentales actuellement. C'était quand même un appui non négligeable. Il y a une décennie, les Occidentaux faisaient beaucoup attention à la qualité de la gouvernance, notamment par rapport au respect de ces valeurs. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Vous savez, les Européens avaient réussi à contractualiser le respect des valeurs de démocratie, de liberté et d'Etat de droit et ce, à travers la Convention de Cotonou. Ils s'étaient même donnés le droit d'interpeller les États défaillants. Une conditionnalité avait été subtilement imposée par l'Europe aux pays ACP (Afriuqe, Caraïbes, Pacifique) bénéficiaires de l'aide.
Maintenant, on constate que ce n'est plus une préoccupation de l'Occident, de l'Europe et même des États-Unis, si bien que les dictateurs ont la voie libre pour radicaliser la dictature, pour violer ces valeurs, les droits humains et les libertés.
Actuellement, tout le monde cherche à coopérer avec les putschistes alors qu'avant, on interdisait à un militaire de gérer la transition, il fallait un civil. Cela était imposé par la Cédéao, l'Union africaine appuyée par l'Union européenne et même les États-Unis.
Souvenez-vous, quand Blaise Compaoré est tombé, l’Union africaine et la Cédéao sont venues dire qu’il faut un civil. Cela s’est vu au Mali après le premier coup d’Etat. Maintenant, tout cela est traité sur le même pied d’égalité. Aujourd’hui, cette pression qui était mise n’existe plus.
Comment mieux résister ? Que préconisez-vous à l’endroit du citoyen guinéen ?
Au niveau des Forces vives, on a demandé de ne pas s'associer à cette mascarade de référendum. Pourquoi ? Parce que Mamadi Doumbouya a décidé d’organiser lui-même les élections. C'est le ministère de l'administration du territoire dirigé par un autre général et appuyé par les préfets dont il faut rappeler qu’ils sont tous militaires, c’est donc ce ministère qui va être aux manettes. Puisque c’est Doumbouya qui a introduit le projet de Constitution, par solidarité de corps ou par discipline administrative, les votes négatifs ne seront pas pris en compte. N'oublions pas que et ce d’autant que dans le pays où la fraude est fortement ancrée, l’habitude a été prise depuis longtemps de proclamer des résultats différents de la vérité des urnes. Tout mène à ce que cette Constitution ne puisse pas être rejetée par le suffrage universel.
Est-ce à dire qu'il n'y a plus d'espoir ?
Non, évidemment ! Le peuple est attaché aux valeurs de démocratie et va chercher à exercer les droits et libertés tels qu’ils existent y compris dans cette Constitution.
Il est déterminé à lutter pour recouvrer ses droits et libertés dont ceux de choisir ses dirigeants aussi bien au niveau des communes qu'à celui de l'Assemblée et de l'Exécutif. On ne peut pas renoncer et accepter la dictature.
Pour ce qui est de l’échéance, on ne sait pas. Une chose est sûre. Le peuple se battra le temps qu’il faut.
Comment s'organise aujourd'hui la diaspora guinéenne par rapport à cette situation ?
D'abord, la diaspora est dans l'opposition, Du coup, la junte n’a pas voulu qu’elle soit recensée. Imaginez que sur les plus de trois millions de Guinéens à l’extérieur, seuls 139 000 ont été recensés. dans le monde entier. C’est parce qu'ils savent que ceux-ci sont généralement pour le respect des principes, des règles de la démocratie et de l'État de droit.
Que faut-il faire ?
A Paris même, une manifestation doit avoir lieu le samedi prochain (c’était le 6 septembre). Aux États-Unis et ailleurs, il y aura des manifestations pour montrer à l'opinion internationale que les Guinéens ne sont pas d’accord avec la volonté de Mamadi Doumbouya de confisquer le pouvoir. Il y aura bien sûr des manifestations en Guinée aussi. Celles-ci seront certes réprimées mais montreront l’attachement des populations à la souveraineté populaire.
L’homme politique que vous êtes parle beaucoup du pays mais peu ou pas de ce que l’homme tout court a vécu ou vit toujours ? Que pouvez-vous nous en dire ?
Cela signifie que je me bats pour des convictions. Pour ce faire, j’ai fondé un parti pour la conquête du pouvoir. Pour mener les réformes pouvant permettre de garantir un développement équilibré et harmonieux pour les Guinéens, l'égalité des droits et des chances à tous les fils du pays. Également pour moderniser les infrastructures, mettre en place un système éducatif performant, un Etat de droit.
Malheureusement, il y a des forces qui s'opposent à ces valeurs et qui essaient de contrer justement ma volonté d'arriver au pouvoir même lorsque je suis élu. Parce que certains pensent qu’il y a des groupes qui ne doivent pas exercer le pouvoir même lorsque vous en êtes des compatriotes et que vous avez été élu.
Je suis évidemment contre cette vision. Je veux que la Guinée soit un pays où les citoyens choisissent librement leurs dirigeants à tous les niveaux, un pays où le peuple peut les sanctionner, le cas échéant, par les urnes. Je veux que les droits humains et les libertés fondamentales soient respectés.
Pour cela, j’ai subi et continue de subir beaucoup d'injustices et d'exactions. Des militants de mon parti ont été assassinés impunément, d’autres ont été emprisonnés. Par-delà, il y a des citoyens qui subissent des injustices aussi. Je les ai déjà évoquées avant.
C’est pour toutes ces raisons que je me bats. Pour mes convictions bien sûr mais aussi pour l'unité, la prospérité des Guinéens, pour le respect de leurs droits, pour l'égalité des droits et des chances pour tous les fils du pays. Ces valeurs me sont très chères. Il y a un coût du fait que ceux qui ont les fusils et la force s’y opposent. Le combat sera d’autant plus difficile que le monde a changé et que la communauté internationale porte moins d’intérêt à ces valeurs mais il faut continuer à se battre.
Dans un tel environnement, que diriez-vous à un jeune Guinéen qui a envie de croire dans son pays, dans l'Afrique et dans l'avenir ?
Je lui dirais que la dictature n'est pas une fatalité. Il faut se mobiliser, il faut se battre. C'est évidemment difficile mais il ne faut pas laisser la junte confisquer nos droits ainsi que nos libertés, et détourner les ressources publiques pour s'enrichir du fait de la forte corruption en Guinée aujourd’hui.
Savez-vous que la Guinée est le pays africain qui a le plus de demandeurs d’asile parmi ses nationaux. Les Guinéens ne quittent pas seulement pour des raisons économiques mais aussi du fait des restrictions sur leurs droits et leurs libertés. Il faut mettre fin à cette triste réalité pour que la Guinée soit un pays qui respecte les droits humains, les libertés fondamentales, un pays où les populations peuvent librement choisir leurs dirigeants et s'exprimer librement. Il faut prier le Bon Dieu pour qu’il nous aide à nous débarrasser des dictateurs, d'où qu'ils viennent, afin que notre pays soit une démocratie exemplaire ou à tout le moins comparable aux autres pays africains s’appliquant à faire vivre les principes démocratiques. (TransContinentsAfrica)
