Fekandine Douti : “J'aimerais que toutes les jeunes Africaines sachent qu'elles sont capables”

SUCCÈS. Lauréate du Prix Jeunes Talents Afrique subsaharienne L'Oréal-UNESCO pour les Femmes et la Science, la phyto-pharmacienne togolaise partage les défis et passions de son parcours.

Fekandine Douti : “J'aimerais que toutes les jeunes Africaines sachent qu'elles sont capables”

Retenue parmi les 30 jeunes talents scientifiques, dont 25 doctorantes et 5 post-doctorantes, issus de 18 pays d’Afrique subsaharienne et sélectionnés par un jury présidé par Priscilla Baker, professeure de Chimie à l’Université de Western Cape, en Afrique du Sud, la Togolaise Fekandine Victoire Douti est chercheuse doctorante en microbiologie et immunologie de l’Université de Lomé.

Sa spécialité : développer, à partir des plantes, de nouvelles thérapies contre les maladies causées par les vers parasites. 

Ayant participé au programme d’excellence présidentielle du Togo, elle apprécie de contribuer à permettre aux populations fragiles l’accès à des médicaments durables et à faible coût. Elle s’est confiée à TransContinentsAfrica. 

TransContinentsAfrica : En quoi la microbiologie et l'immunologie vous passionnent-elles ?

Fekandine Victoire Douti : La microbiologie et l'immunologie me passionnent dans le sens où ces deux disciplines sont toutes deux dérivées de la biologie. La microbiologie permet de comprendre le mécanisme d'action de l'être vivant dans son environnement. Quant à  l'immunologie, elle permet de comprendre les mécanismes d'action de l'organisme face aux agressions de son environnement. Au final, combiner ces deux concepts permet de mieux étudier l'être vivant dans son organisme et dans son environnement.

Pourquoi avoir choisi en particulier la recherche sur laquelle vous êtes actuellement ? Que pouvez-vous nous en dire ? 

J’ai choisi de travailler sur les helminthes car elles concernent des maladies tropicales négligées dont la majorité se trouve en Afrique. Cela rejoint ma volonté de répondre à des problématiques locales. Les maladies tropicales négligées ne reçoivent pas assez de financements de la part des laboratoires pharmaceutiques. L’explication est qu’elles touchent essentiellement des populations pauvres. Des fondations comme celle de Melinda et Bill Gates financent cependant des recherches les concernant. 

Vous posez un regard particulier sur les plantes quant à leur apport aux thérapies ou aux médicaments auxquels vous consacrez vos recherches. Quel rapport avez-vous avec le monde de la pharmacopée traditionnelle dépositaire de vieilles connaissances en ce domaine ?

Avec mon background d’analyste en biologie, je me pose la question de savoir quels sont les effets des plantes. C’est vrai que nos parents ont pu les utiliser pour se soigner mais force est de constater que, faute de maîtrise de la dose, il n’y en a ni sur l’efficacité ni sur la sécurité. Car il est essentiel de savoir leur impact sur les organes vitaux, également de se rassurer quant aux effets secondaires, s'il y en a.   

Sur un autre plan, je dois me demander quelle est la dose efficace pour que le médicament ne soit pas toxique. Il y a aussi le problème de la résistance aux médicaments actuellement utilisés. Plusieurs questions me viennent à l’esprit. Quelles sont les nouvelles thérapies basées sur les plantes ? Quelles sont les molécules ? Comment les isoler ?  Comment faire tous les tests in vivo et in vitro ? Ce sont là autant de questions à avoir à l’esprit avant de laisser nos populations les utiliser.

Les chercheurs des grands laboratoires vont-ils dans les villages à la rencontre des tradipraticiens pour s’enquérir auprès d’eux de savoirs sur les plantes et sur leurs effets. Autrement dit, viennent-ils faire de l’anthropologie médicale dans nos contrées ?

Je ne saurais répondre à cette question car je ne sais pas de quel laboratoire vous parlez. Je puis cependant vous dire comment nous avons procédé dans le laboratoire où je fais mes recherches. 

En tant que Togolaise, la première chose que j’ai faite a été d'aller dans la zone la plus endémique, en l’occurrence le centre, selon le Programme national de lutte contre les helminthes. Cette zone pauvre est aussi très reculée. Nous avons interrogé des tradipraticiens qui ont cité plus de 40 plantes qu'ils utilisaient pour traiter les populations. Nous les avons recueillies et les avons ramenées au laboratoire. 

Après nous être inspirés des méthodes des tradipraticiens pour avoir les extraits à base de ces plantes, nous avons refait les mêmes expériences, les tests aussi et avons constaté que certaines étaient plus efficaces que d’autres. Nous avons continué à faire nos études sur les trois que nous avons retenues Une s’est avérée plus toxique que les autres. Nous l’avons donc éliminée. Actuellement, nous continuons avec deux plantes.

Indépendamment de l'impact de vos travaux sur la santé publique, quel autre impact vous motive particulièrement ?

Ce qui me motive, c'est de savoir qu’avec nos travaux, nos populations, même dans les zones reculées, pourront avoir accès à des traitements durables et à faible coût.

Quels sont les défis scientifiques marquants que vous avez dû relever avant d'arriver là où vous en êtes aujourd'hui ?

Quand on est une fille, on doit faire face à de nombreux défis. 

Pour ma part, cela a été de toujours être un exemple. En tant qu’aînée de ma famille, je le devais et pour cela j’ai travaillé deux fois plus que les autres. En avançant, il a toujours fallu montrer être capable de remplir mes missions car il faut lutter en permanence contre les stéréotypes dans lesquels on enferme les femmes.

En tant que chercheuse, j’ai eu les mêmes défis que tous les chercheurs. A commencer par la contrainte, pour obtenir des résultats, de remettre le métier à l’ouvrage autant de fois que nécessaire. Quand vous lancez une expérience pour une analyse, vous devez être là. Cela peut vous conduire à même dormir au laboratoire. 

Socialement, c’est pesant car tu n’as pas d’autre vie à part être attachée à ton labo, ce qui peut conduire tes amis à te qualifier de “Madame Labo”. 

En embrassant la carrière scientifique, je sais que j'aurai toujours à faire face à ce genre de préjugés mais passionnée comme je suis et sachant ce que je veux, j’ai foi de pouvoir y arriver.

Sur quelle philosophie vous êtes-vous appuyée pour contourner tous ces obstacles ? 

Je me suis d’abord appuyée sur le fait que, des femmes y étant arrivées, je devrais pouvoir y arriver. Sinon, ma stratégie repose sur mon professionnalisme, ne pas écouter tout ce qui est dit autour et qui pourrait me faire douter et aller au- delà de tout préjugé ou argumentaire qui pourrait me briser. 

Quel sens revêt, pour l’amazone de la médecine que vous êtes, le fait d'être sélectionnée parmi les lauréates scientifiques de la Fondation L'Oréal ? 

Sincèrement, je suis juste heureuse. Je suis heureuse que mes recherches effectuées dans un petit labo quelque part au Togo aient pu retenir l'attention d'un jury international, et pas des moindres. Ça me  montre que mes efforts sont reconnus et que je dois continuer dans ce sens.

Quel message souhaitez vous que votre parcours inspire à de jeunes Africaines ? 

J'aimerais que toutes les jeunes Africaines sachent qu'elles sont capables. L'essentiel, c’est de s'accrocher et de ne pas se laisser anéantir par des préjugés. Et surtout, il est  de savoir que quand vous vous accrochez à quelque chose qui vous passionne, peu importe que les choses n’aillent parfois pas dans le sens que vous voulez, vous serez toujours dans le coup. Donc moi, je leur dirais de s’accrocher à ce à quoi elles croient, à ce à quoi elles aspirent. -

 Que diriez-vous de votre parcours ?  

Mon parcours n’a pas été linéaire. Après ma licence, j’ai essayé de travailler mais je me suis rendue compte que je voulais continuer mes études. J’ai toujours voulu être pharmacienne mais, après mon baccalauréat, je me suis retrouvée à faire des analyses médicales. Le fait de me retrouver aujourd’hui à essayer de développer des médicaments me conduit à me dire que je n’ai pas pris le chemin tout tracé qui consistait à m’inscrire en faculté de pharmacie mais cela ne m’a pas empêché de devenir grâce à mes travaux avec les plantes phyto-pharmacienne. Finalement, même en contournant, j’ai réussi à faire ce à quoi j’ai toujours rêvé depuis que je suis enfant. Je pense avoir réussi à accomplir mon destin. 

Parce qu’on est à la veille de la Coupe d’Afrique des nations, votre parcours m’inspire l’image d’un joueur qui place le ballon là où il faut pour contourner son adversaire et aller le récupérer de l'autre côté. Cette métaphore vous dit-elle quelque chose ?

Oui tout à fait ! 

A la fin de notre entretien, je souhaite vous remercier et rendre hommage à votre engagement, à vos compétences ainsi qu'à votre capacité à dribbler le destin pour pouvoir, par vos découvertes phyto-pharmaceutiques, soigner des Africaines et Africains atteints de maladies  tropicales négligées. 

C’est moi qui vous remercie. (TransContinentsAfrica)

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