Elisabeth Moreno : “Nous prenons notre destin en main”

INTERVIEW. Comment faire la différence en matière d’inclusion avec ADWIN, réseau mondial de soutien aux Africaines et Afro Descendantes ? Éléments de réponse avec sa cofondatrice.

Elisabeth Moreno : “Nous prenons notre destin en main”

Le 6 mars dernier naissait le réseau ADWIN pour African and Afro-descendants Women Impact Network. Fidèle à son ADN de passionaria de l’égalité des chances, des genres et de la diversité, l’ex-ministre française d’origine cap-verdienne, Elisabeth Moreno, ne pouvait pas ne pas en être. Elle a en effet porté ce réseau sur les fonts baptismaux avec George-Axelle Broussillon Matschinga et Prescillia Avenel Delpha. Aligné sur huit Objectifs de développement durable et l’Aspiration 6 de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, ADWIN est au coeur de l’Agenda mondial quant à l’autonomisation des femmes.

Actuellement présidente de Ring Capital et Ring Africa, des fonds d’investissement, Elisabeth Moreno, entre autres, ex-présidente de Lenovo France et ex-vice présidente de Hewlett-Packard Afrique, garde son punch de femmes d’impact reconnue pour sa capacité à transformer les défis en opportunités. Elle s’est confiée sur les raisons qui ont présidé à la naissance du réseau ADWIN et sur ce qui rend sa constitution pertinente.  

TransContinentsAfrica : A partir de quel constat l'idée d'ADWIN s'est elle imposée ?

Elisabeth Moreno : J’ai fait un constat à la fois simple et brutal. Je me suis rendu compte que malgré des décennies d'efforts, les femmes africaines et afro descendantes restent très largement absentes de tous les espaces de pouvoir, économique et politique, et même dans les ONG. 

Elles innovent, inventent et créent mais non seulement on ne les voit pas mais on ne parle pas d'elles. Elles ne sont ni dans les circuits d'investissement, ni dans les circuits de décision. 

Pourtant, les femmes africaines et afro descendantes ont toujours été dans les dynamiques sociales, économiques et culturelles de leurs communautés. Elles sont les piliers de la famille et des communautés.

Je me suis dit que ADWIN pourrait lutter contre cette invisibilité et être un espace d'inspiration pour toutes ces femmes. Nous avons donc eu l'idée de créer ce mouvement mondial et transcontinental. Objectif : d’abord, dépasser les barrières linguistiques, historiques et géographiques ; ensuite, valoriser les femmes africaines et afro descendantes ; enfin, leur donner les moyens de transformer leur monde. Nous prenons notre destin en main car personne ne le fera pour nous. 

Face à ce constat, comment avez-vous organisé l'architecture d’ADWIN ? 

ADWIN est un mouvement global. Aujourd’hui, il y a pas loin de 1 milliard de femmes africaines et afro descendantes sur la planète. Vous avez en effet les 700 millions qui sont sur le continent et celles hors d’Afrique qui sont brésiliennes, caribéennes, antillaises mais aussi aborigènes en Australie. 

Toutes ces femmes ont des racines africaines. Elles sont pourtant complètement isolées or s'il y a une chose que j'ai apprise en politique, c'est que le pouvoir, c'est une question de rapport de forces. Et la raison pour laquelle nous, les Africains, on ne nous écoute pas, c'est parce qu'on n'est pas unis, on n'est pas suffisamment ensemble pour porter les sujets qui sont importants pour nous. 

Pour en venir à notre architecture, on va dire qu’ADWIN est un mouvement global ancré localement. La meilleure illustration se voit sur la manière dont on a construit l'événement de lancement des 5 et 6 juin. 

Comment nous y sommes-nous prises ? 

Nous sommes allées chercher des acteurs ancrés localement, en Côte d'Ivoire, le pays que nous avons choisi. Pourquoi ? Parce qu'en 2024, la Côte d’Ivoire a été reconnue comme le pays d'Afrique qui a fait le plus de progrès en matière de droits des femmes. Pendant longtemps, le Rwanda était la réféérene. Aujourd'hui la Côte d'Ivoire est passée devant. 

Qu’est-ce qui va se passer ? 

Quelque 1.500 femmes venues des Etats-Unis, de l'Amérique latine, du Pérou, du Brésil et évidemment de tout le continent africain et d'Europe. vont être là. 

Pour organiser cet événement, nous nous sommes appuyées sur le Compendium, une association qui travaille sur les compétences des femmes. Madame Euphrasie Kouassi, qui la coordonne, et toute ses équipes se sont littéralement mobilisés pour attirer le maximum de femmes de tous milieux sociaux, de toutes professions ainsi que des étudiantes. 

Quatre piliers essentiels nous ont servi de cap : 

  • Le premier, c'est l'identification et la valorisation des talents féminins là où ils se trouvent. 
  • Le deuxième, c'est le mentorat intergénérationnel et transcontinental. Imaginez une jeune femme à Dakar qui est mentoré par une afro-américaine qui a fait la même chose que celle de Dakar a envie de faire. Ça peut être puissant. 
  • Le troisième, c'est l'accès aux financements et aux opportunités professionnelles. Là aussi, si vous êtes une Abidjanaise et que vous vendez votre beurre de karité à Abidjan, c'est bien. Mais si vous pouvez le vendre en Afrique du Sud, c'est mieux. Et si vous pouvez le vendre à Paris et à Boston, c'est encore mieux. 
  • Le quatrième, c'est l'influence sur les politiques publiques et économiques. Pourquoi ? Parce que, par exemple, nous avons des maladies qui sont spécifiques aux Noirs. Ainsi de la drépanocytose qui est la première maladie génétique au monde. . Avez-vous vu quelqu'un faire des recherches sérieuses là-dessus ? Voilà pourquoi l’influence peut compter. 

Au-delà de ces quatre piliers, il y a lieu de prendre en considération un autre élément :  c’est tout ce qui tourne autour de la production de données et des analyses. Cela est vraiment important car cette production permet de documenter les inégalités et d’avoir un levier d'impact qui permette de révéler d’importantes réalités. Par exemple, le fait que les sommes envoyées par les Africains de la diaspora sur le continent dépassent de loin celles représentant l’aide publique au développement. Cela conduit à tordre le cou à l’idée que l’Afrique vit majoritairement d’aide.  

Sur quoi allez-vous vous appuyer pour la mise en œuvre de tous ces piliers ?

Pour les éléments sur lesquels nous allons nous appuyer, il y a d’abord l'humain. Pourquoi ? Parce que tout repose sur notre réseau de mentors, de bénévoles, d'alliés mais aussi de femmes et d’hommes. 

Oui de femmes et d’hommes parce que ce n'est pas parce que on veut aider les femmes qu'on va exclure les hommes dont on a besoin. Dans tous les pays, ces acteurs sont capables d'animer localement et de créer une dynamique positive. 

L’autre élément important concerne la stratégie, les alliances qu'on va composer avec les différents partenaires : les institutionnels, les privés, les entreprises, les associations pour garantir un résultat concret, mesurable et durable. 

ADWIN n’est pas une association de plus, c'est un mouvement collectif mondial que je compte piloter comme une entreprise. 

Quels sont nos critères ? Qu'est ce qu'on mesure? Comment progresse-t-on ? Tout cela va être scruté attentivement.

Sur quelles initiatives ou actions comptez-vous faire la différence ? 

Nous n’avons pas l'intention de faire concurrence aux autres associations qui existent déjà. Au contraire, nous voulons leur être complémentaires.  En fait,  ce que nous voulons, c'est changer les règles du jeu. 

La première chose à faire, c'est de voir de près la question de l’accès au capital. L’objectif est de lever les freins financiers qui empêchent les femmes d'avoir accès à l'argent dont elles ont besoin pour créer leur entreprise. 

Pour ce faire, nous allons lever de l'argent et faire quatre choses : 

  • La première, c'est qu'on va aider les femmes qui cherchent cinq, dix, 15 000 euros pour créer leur structure. Cela peut tout changer pour elles. Nous allons les leur prêter au taux de 3% contre 20 % pour les banques actuellement. Au bout de deux ans, elles vont nous rembourser. Et c’est cela qui va nous permettre de prêter à d’autres femmes avec leurs projets. 
  • La deuxième, c’est qu’on va donner des bourses aux jeunes filles pour qu’elles puissent payer leurs transports et leurs logements. Ces deux points ne sont pas pris en considération par hasard. C’est parce qu’ils interviennent beaucoup dans la possibilité ou pas de poursuivre leurs études. C’est important parce que l'éducation, comme disait Mandela, c’est l'arme la plus puissante pour changer le monde. Par ce biais, on va créer un programme, transcontinental de mentorat qui va lier les diasporas avec les talents du continent. 
  • La troisième, c'est qu'on va créer un index pour pouvoir mesurer les avancées ou les reculs de l'inclusion des femmes dans les secteurs clés. 
  • Et la quatrième et dernière chose, c'est qu'on va créer des événements autant internationaux que nationaux comme celui d'Abidjan de ce 5 juin. De tels événements vont permettre de rendre visibles les talents et d’accélérer les coopérations. 

Comment envisagez-vous la cohabitation avec les États, les institutions internationales, les ONG et la société civile ? 

En fait, on se veut un pont entre les États et les institutions internationales, les ONG et la société civile. On veut être un catalyseur. 

Nous ne voulons pas être un contre-pouvoir, ni une ONG de plus, ni un réseau de plus. Ce que nous voulons, c'est utiliser notre expertise et notre expérience pour pouvoir créer des ponts entre des personnes qui ne se parlent pas. 

Nous croyons profondément à l'intelligence collective mais si autant les États, les ONG et les entreprises ont leur rôle à jouer, il y a que ces structures fonctionnent en silos et c’est un problème. 

Dans un tel contexte, nous voulons être le maillon qui va connecter et créer de la synergie entre ces différents acteurs politiques, économiques et sociaux. Et voilà ce que nous envisageons d’apporter. A ce propos, nous venons de conclure d’ailleurs un partenariat avec la Fondation de Didier Drogba.

Alors, quelles sont les prochaines étapes et quels sont les objectifs à court, moyen et long terme ?

A court terme, c'est le lancement de notre mouvement ADWIN à Abidjan le 5 et le 6 juin avec le parrainage de la Première dame de Côte d'Ivoire, celles du Cap-Vert, du Congo Brazzaville et du Brésil. On attend par ailleurs la Première dame du Nigeria. Là, nous allons constituer le premier réseau de 100 femmes leaders à travers la planète

Ensuite, à moyen terme, nous allons procéder à la mise en place de notre plateforme d'intelligence artificielle. Parce que si on veut parler plusieurs langues, il faut qu'on ait un outil qui nous le permette. Il faut qu'on puisse parler bambara comme on parle français mais aussi anglais et d’autres langues.  

Nous allons nous déployer dans dix pays pilotes. Cinq d’entre eux seront sur le continent. Nous en avons déjà identifié trois : un francophone évidemment, la Côte d’Ivoire, un lusophone, le Cap-Vert et un anglophone, l'Afrique du Sud. Pour les pays suivants, nous pensons que ce pourrait être le Nigeria et la République démocratique du Congo, deux parmi les plus grands pays du Continent. 

Notre souhait est qu’en 2030 ce réseau pèse 1 million de femmes africaines et afro descendantes sur la planète. Notre objectif à long terme est de devenir la référence mondiale sur l'empowerment des femmes africaines et afro descendantes. Il existe actuellement une élite afro descendante mais elle est aux Etats-Unis aussi souhaitons-nous créer une élite africaine et afro descendante qui se sente responsable de ceux et celles qui n’ont pas encore réussi. 

Quel est l’objectif ultime de tout cela ? 

C'est évidemment d'influencer les politiques publiques pour que les femmes africaines et afro descendantes aient un meilleur avenir. Éducation, économie, santé, ce que nous voulons, c’est avoir une approche à 360 degrés. Parce que vous pouvez aider une femme et lui trouver de l'argent pour qu'elle puisse se développer. Mais si elle n'est pas en bonne santé, ça ne sert à rien. 

Vous pouvez donner une éducation à une jeune fille, mais si elle n'a pas d'opportunités professionnelles, cela ne sert à rien aussi. 

Cela me conduit à dire que je rêve vraiment que mes filles n'aient pas à porter les mêmes combats que ceux que je porte encore. 

Les choses se passent comme si la dimension d’histoire sociale était au coeur de votre approche…

Oui, en effet et cela nous conduit à parler d’un cinquième pilier : WinHeritage. Il faut savoir que la dimension historique est très importante et appelle à réfléchir et à agir. Elle est très importante car elle aide à se connaître et à s’élever.  Cela participe aussi du lien auquel je crois beaucoup car rien ne peut bien fonctionner s’il n’y a pas de lien humain.

Trouvez-vous normal qu'en 2025 on ait encore des jeunes africains qui pensent que notre histoire a commencé avec l'esclavage et la colonisation ? 

La vérité, c’est que si on ne sait pas d'où on part, on ne peut pas savoir où on va. Et l’un des  problèmes aujourd’hui, c'est que beaucoup de personnes parlent de l'Afrique mais ne la connaissent pas à commencer par certains Africains eux-mêmes. 

Cela introduit la question de l’Intelligence artificielle (IA) qui va inévitablement impacter de manière forte nos sociétés à l’avenir. Nous devons absolument y être présentes pour proposer des IA qui nous ressemblent et ne soient pas biaisées en notre défaveur avec plein de stéréotypes négatifs. La technologie nous ouvre en effet beaucoup de possibilités d’agir et de mieux prendre notre destin en main.

Pour notre part, on est déjà passé à l’action car, pour créer notre plateforme d'intelligence artificielle, nous sommes allés chercher une entreprise marocaine, AI Crafters, une manière de mieux impliquer les talents africains face aux défis à relever par notre continent et toutes les populations qui se revendiquent de lui. (TransContinentsAfrica)

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280