Ce mardi 22 avril est une date qui va compter dans l’histoire politique de la Côte d’Ivoire. Pour la portée de la décision prise par le Tribunal de première instance d’Abidjan sur l’élection présidentielle d’octobre prochain, pour la personnalité concernée par ladite décision. Celle-ci rebat toutes les cartes de la présidentielle en grossissant aussi le nombre d’opposants - ils sont désormais quatre - disqualifiés par une décision de justice ; elle met sur la touche le leader du principal parti d’opposition qui l’a désigné comme son candidat à l’élection présidentielle. Le parti en question, c’est le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) fondé en 1946 par celui qui deviendra le premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny.
Parti parmi les plus anciens du Continent avec l’African National Congress d’Afrique du Sud, le PDCI n’a eu que trois présidents depuis sa fondation : Félix-Houphouët-Boigny bien sûr, Henri Konan-Bédié qui lui a succédé à la tête de l’Etat et à celle du parti, et Tidjane Thiam, celui-là même à qui la Tribunal de première instance d’Abidjan vient de notifier qu’il avait perdu sa nationalité ivoirienne.. Comment en est-on arrivé là ?
Le long chemin de la consolidation de la nationalité ivoirienne
Le Tribunal de première instance d’Abidjan a rendu son verdict suite à des plaintes relatives à des contestations sur la nationalité ivoirienne de Tidjane Thiam. Il convient de noter que Bernard N’Zi Kokora, un secrétaire national adjoint chargé des militants du RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix), actuellement au pouvoir, figure parmi les plaignants.
Le Tribunal de première instance d’Abidjan avait suspendu une requête de délivrance d’un certificat de nationalité à Tidjane Thiam, donc président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire, en raison d’une saisine en contestation de sa nationalité ivoirienne.
De son côté, le président du PDCI avait introduit auprès du Tribunal de première instance d’Abidjan une requête aux fins de délivrance d’un certificat de nationalité, en date du 9 avril 2025.
Le Tribunal de première instance d’Abidjan a fait observer qu’ il était “constant que la nationalité ivoirienne de monsieur Tidjane Thiam est contestée devant le tribunal, par une action tendant à faire constater la perte de sa nationalité”. Par conséquent, il avait estimé qu’ “il y a donc lieu, en l’état, de surseoir à la délivrance dudit acte jusqu’à ce que le tribunal, saisi de la contestation vide sa saisine”.
Après sa libération de la nationalité française qu'il avait acquise en 1987, libération obtenue le mercredi 19 mars 2025, Tidjane Thiam a fait face à un autre front pour acquérir définitivement la nationalité ivoirienne, une condition d’éligibilité à l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire.
Ses détracteurs ont soulevé l’article 48 du Code de la nationalité ivoirienne, datant du 14 décembre 1961. Selon le texte, ”perd la nationalité ivoirienne, l’Ivoirien majeur qui acquiert volontairement une nationalité étrangère, ou qui déclare reconnaître une telle nationalité”.
“Pendant un délai de 15 ans à compter de l’inscription sur les tableaux de recensement, la perte est subordonnée à l’autorisation du gouvernement par décret pris sur rapport du Garde des Sceaux, ministre de la Justice, et après avis du ministre de la Santé et de la Défense", note le texte.
Last but not the least : la Constitution ivoirienne, en son article 55, stipule que tout candidat à l’élection présidentielle doit être exclusivement Ivoirien et ne pas détenir de passeport étranger. Sur ce point, élu le 16 avril 2025, comme candidat du PDCI à l’issue d’une convention éclatée en vue de l’élection présidentielle du 25 octobre 2025 et ayant renoncé à la nationalité française depuis mars 2025, Tidjane Thiam était bien en chemin pour être exclusivement ivoirien, ce que le Tribunal de première instance d’Abidjan vient de lui dénier.
Tidjane Thiam réagit fermement à la décision de justice
Face à cette décision, le président du PDCI se dit “absolument déterminé à être candidat à la présidence de la République” et à être porté à la magistrature suprême, grâce à des sondages qui lui donnent un large avantage face à Alassane Ouattara.
“En fait, ce qui se passe, c’est que le pouvoir vient d’éliminer à travers un raisonnement juridique inique et incompréhensible, son rival le plus sérieux (à l’élection présidentielle du 25 octobre 2025) ainsi que les sondages le démontrent”, a déclaré Tidjane Thiam, dans une vidéo. “Ce n’est pas normal et ce n’est pas à l’image que je souhaite que notre pays donne de lui-même. Je n’accepterais pas cette agression, parce qu’elle est injuste, injustifiée et incompréhensible. Soyez assurés que je suis absolument déterminé à être le candidat à la présidence de la République”, a-t-il ajouté.
A l’endroit de ses militants, Tidjane Thiam a lancé : “Je vous dis, ce soir, la possibilité pour les Ivoiriens de choisir en toute liberté, sans crainte, celui ou celle qui doit diriger est une question de dignité. Vous pouvez compter sur moi pour mener ce combat”. Et de poursuivre : “Je ne doute pas qu’à la fin de ce combat, vous me porterez par vos suffrages, de façon démocratique et libre, à la présidence de la République”, a-t-il poursuivi, confiant avoir commandité un sondage avec une organisation de renommée mondiale pour connaître l’état de l’opinion aujourd’hui à six mois de l’élection présidentielle.
L’arme du sondage commandé par Tidjane Thiam
Selon le président du PDCI, les résultats de cette enquête d’opinion sont disponibles et elle le porte “en tête de ce sondage et très largement avec un solde très positif, devançant (l’ex-président ivoirien Laurent) Gbagbo qui est deuxième”. “Nous allons diffuser tous ces résultats du sondage”, a-t-il promis, précisant qu’au deuxième tour de l’élection présidentielle, les Ivoiriens seraient partis pour l’élire “avec 57% des voix contre 41% pour M. Alassane Ouattara, soit plus de 15% d’écart”.
Quoiqu’il en soit, la situation ainsi créée installe la Côte d’Ivoire dans une ornière dont il faut espérer qu’elle sortira. Sur le chemin de l’élection présidentielle du 25 octobre, on ne connaît rien de la décision du président Alassane Ouattara à propos d’un quatrième mandat. Quatre personnalités politiques d’opposition d’envergure sont hors course du fait de décisions de justice : Laurent Gbagbo, président du Parti des Peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), condamné à vingt ans de prison pour des faits liés à la grave crise post-électorale de 2010-2011 et non amnistié par le président Ouattara, Charles Blé-Goudé, président du COJEP (Congrès panafricain pour la justice et l'égalité des peuples) condamné à la même peine par la justice ivoirienne, Guillaume Soro, leader du parti Générations des peuples africains, condamné par contumace à la prison à perpétuité en 2021 pour “atteinte à la sureté de l’Etat”, et Tidjane Thiam, patron du PDCI, écarté pour défaut de nationalité ivoirienne. (TransContinentsAfrica)
