CAN Maroc 2025 : ne tirez plus sur l’arbitre !

ANALYSE. Les problèmes d’arbitrage survenus dans cette Coupe d’Afrique des nations appellent à réfléchir aux remèdes. Autant que des individualités, c’est le système de formation qu’il faut améliorer.

CAN Maroc 2025 : ne tirez plus sur l’arbitre !

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’affiche Sénégal-Maroc en finale de la CAN 2025 a tenu toutes ses promesses, pour le meilleur et pour le pire. Nous avons assisté dans un premier temps à une rencontre sans temps morts, avec une forte densité dans des duels de haut niveau, jusqu’à ce que la rencontre devienne irrationnelle. 

Quand la finale part en vrille

Au bout du temps réglementaire, il y a eu un but sénégalais annulé sans que la VAR ne soit convoquée suivi d’un penalty accordé au Maroc,  cette fois validé avec l’appui de la vidéo. Ces deux décisions ont mis le feu aux poudres et la soirée a basculé dans une tragédie grecque, soupçons et cris à l’appui. 

Une partie des joueurs du Sénégal a quitté la pelouse, estimant que la ligne rouge avait été franchie, donnant le sentiment que ce n’était plus un match, mais une affaire entendue. Et comme toujours, quand le football glisse vers le soupçon, il devient une matière inflammable. 

Avec l’étincelle du pénalty, des journalistes marocains et sénégalais en sont venus aux mains dans la tribune de presse. Des supporters sénégalais surexcités ont tenté d’envahir la pelouse et s’en sont pris à des stadiers. Ils ont arraché des sièges pour les utiliser comme projectiles. Les forces de l’ordre ont dû ériger un véritable cordon, au pied du virage, pendant le penalty de Brahim Diaz. 

Manifestement, le Marocain du Real Madrid voulait écrire l’histoire sur un seul geste, celui qui l’aurait fait entrer au panthéon du football africain. Mais, en cherchant le coup parfait, il a oublié la simplicité du jeu, et ce raté a pesé lourd. En effet, si le penalty avait été transformé, malgré les incidents, le Maroc aurait sans doute été champion d’Afrique mais cela ne s’est pas ainsi passé réveillant un débat qui était presque devenu récurrent depuis le début du tournoi. Celui d’arbitres au moins conditionnés, au plus prêts à céder à une certaine pression en faveur de certaines équipes.

Arbitrage : la CAF doit repenser son architecture

A quoi cette suspicion est-elle due ? 

Certainement à une accumulation de décisions contestées mais pas seulement. 

Quoiqu’il en soit, elle a nourri l’idée, dans certains vestiaires comme dans les tribunes, et surtout sur les réseaux sociaux, que la compétition se jouait autant en coulisses que sur la pelouse.

Malgré cette crainte, il convient de dire que la malhonnêteté des arbitres n’est pas avérée. Ceux-ci sont juste à l’image de l’environnement qui les a produits. 

Ainsi, un arbitre de haut niveau me confiait récemment que si la Confédération africaine de football échoue, ce n’est point dans son discours mais dans son architecture. 

Pourquoi ? Parce qu’elle récupère les arbitres au dernier moment. 

Après quelques séances de VAR, de protocole et de formation au niveau international, ceux-ci sont mis en situation de diriger des matchs à haute tension comme on enverrait des internes d’hôpitaux gérer un bloc opératoire. 

Non, les arbitres ne manquent ni de probité, ni de courage. Ils manquent de préparation, de répétition de matches de très haut niveau et d’expérience en gestion de crises. Autant de faits qu’on n’apprend pas en regardant des vidéos. 

Il faut être formé dessus car on n’est pas ici dans un environnement où il suffit de réciter les lois du jeu pour s’en sortir. D’ailleurs faut-il rappeler que tout le monde ou presque connaît les lois du jeu y compris les supporters, quand ça les arrange.

Les futurs arbitres doivent être formés au contact de la réalité d’un terrain avec des joueurs à l’égo très fort, des provocations, des pièges, des micros, des caméras, des bancs qui hurlent, des capitaines qui négocient, des attaquants qui parfois plongent dans les surfaces de réparation, des défenseurs qui quelquefois trichent, des tribunes qui grondent tout le temps, en somme un environnement à facteurs multiples tous aussi susceptibles d’être déterminants à un moment ou à un autre d’un match à grand enjeu.

Pourquoi arbitrer à un haut niveau est en soi une performance

Un arbitre international français à la retraite me confiait juste avant la CAN : “À ce niveau, je sifflais 8 fois sur 10 des actions que je pouvais voir tant le jeu file vite. J’utilisais pour béquilles mon expérience, mon intuition et mes assistants. Tous les arbitres à ce niveau le font”. Pour être clair, arbitrer 22 “Formule 1”, dont certaines sont parmi les meilleurs du monde à leur poste, est une performance en soi.

Arbitrer Hakimi, c’est arbitrer la vitesse et l’intelligence ; Koulibaly, c’est arbitrer la puissance et l’expérience. Que dire de suivre des joueurs explosifs comme Ibrahim Mbaye ou El Aynaoui ? Quelquefois, on est face à des corps qui vont plus vite que les pensées. Face à Mendy ou Bono, on doit arbitrer des gardiens qui savent se faire respecter dans leur surface qu’il faut regarder comme une zone militaire. 

Quand en plus de ça, on est dans une compétition où le moindre coup de sifflet devient une affaire d’État, face à des joueurs et des sélectionneurs qui contestent en permanence les décisions, discutent tout, testent tout, cherchent la faille, jouent aussi un match psychologique, feignent la surprise et surjouent l’indignation, on imagine la pression que subissent les hommes en noir.

A la lumière de ce constat, s’il faut louer l’esprit de l’arbitre congolais de la finale Maroc-Sénégal. Jean-Jacques Ndala a essayé de favoriser le jeu et le spectacle mais il a été déséquilibré et a été incapable de manager la fin de la rencontre, une situation de crise dans le chaudron explosif du stade Prince Moulay Abdellah de Rabat. L’illustration en est la gestion du dernier corner tiré dans le  temps réglementaire. 

On a vu des accrochages, des tirages, des simulations, des bousculades, des  intimidations, du théâtre aussi. Dans un tel cas, l’arbitre a une option, une seule, s’il veut un corner propre. Il doit s’imposer, parler fort, isoler des joueurs, menacer, recadrer, mettre les acteurs face à leurs responsabilités. Et souvent, comme par magie, le corner devient propre. 

Là, cela a été tout le contraire. Ndala a laissé le chaos prospérer, les coups invisibles se multiplier et les duels devenir des règlements de comptes. D’autant ont pensé que c’était un signe de corruption mais ce n’est pas le cas. C’est juste un signe d’incapacité à maîtriser une zone de turbulence comme on peut en rencontrer dans les plus grands matchs de championnats européens par exemple, des matchs étalons pour ce genre de situation. 

Ne tirez pas sur l’homme mais sur le système ! 

Il y a quelques années, la CAF a revu la composition de sa commission d’arbitrage. Officiellement, c’était pour la renforcer. Dans la réalité, cette recomposition répondait beaucoup plus  à un souci de rééquilibrage dans les représentations avec des considérations géopolitiques qu’à une logique purement fondée sur la performance. 

Cela n’est pas interdit puisqu’il est tout à fait légitime de vouloir associer toutes les Afriques à la grande fête du football. Ce qui l’est beaucoup moins, en revanche, c’est le décalage entre l’ambition affichée et les moyens réellement engagés. Plusieurs questions se posent : l’harmonisation a-t-elle vraiment été au rendez-vous ? La standardisation a-t-elle été effective ? On peut en douter quand on voit que chaque fédération avance encore à son rythme et avec ses méthodes quand elle le peut. 

Tout ça pour dire que la CAN 2025 qui s’est déroulée au Maroc a affiché des standards internationaux sur le plan organisationnel. A travers les stades, la logistique, la réalisation télévisuelle sans compter les cérémonies qui ont accompagné le tournoi, le royaume chérifien a offert un cadre de haute facture et une compétition qui a eu fière allure. 

C’est précisément tout celà qui a mis en exergue les manques au niveau de l’arbitrage, lequel a fini par ternir l’éclat du tournoi en y secrétant des interrogations, des crises et des faits qui n’y ont pas leur place. 

Pour protéger autant son tournoi que son prestige, la CAF gagnerait à anticiper la question de l’arbitrage bien en amont et de sortir de cette logique qui conduit à mettre de simples rustines à travers des stages express. 

Au-delà de procéder à la désignation d’arbitres, elle serait inspirée de bien les préparer pour qu’ils soient à la hauteur des investissements engagés dans d’autres pans de la compétition.  

L’Afrique sait produire des joueurs de classe mondiale. Elle doit être capable de faire émerger des arbitres du même niveau. Et cela repose, au-delà de la connaissance qu’ils doivent avoir des règles du jeu, sur une seule obsession : former en situation réelle. à décider, à gérer, à tenir un match dans toutes ses dimensions. (TransContinentsAfrica)

* Entrepreneur, Conseil stratégique, Consultant médias et Conférencier

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280