Cameroun : bataille de légitimité autour de la présidentielle

TENSION. En attendant la proclamation des résultats officiels, les estimations de la Commission nationale de recensement des votes sont contestées par le candidat Tchiroma qui brandit sa compilation de PV.

Cameroun : bataille de légitimité autour de la présidentielle

C’est une véritable bataille de légitimité qui est en train de se mettre en place à la suite du scrutin présidentiel qui s'est tenu le 12 octobre dernier. Dans un contexte hautement tendu, Paul Biya, 92 ans, président en exercice depuis 43 ans, a affronté, dans sa quête d’un huitième mandat, parmi les candidats validés par Elecam (Elections Cameroon),  Cabral Libii du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), Joshua Osih du Social Democratic Front (SDF) qui a succédé au charismatique Ni john Fru Ndi décédé en 2023,  et surtout ses anciens alliés que sont Bello Bouba Maïgari, ancien premier ministre, de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), et Issa Tchiroma Bakary, ex-ministre de la Communication, entre autres, président du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC). C’est avec ce dernier que le front  est en train de se durcir quant à l’issue du scrutin qui a vu environ 8 millions d'électeurs s’inscrire, soit 25 % de la population.

Tension autour des compilations partielles

Si le vote s'est globalement déroulé dans le calme, avec une forte mobilisation de la société civile et des observateurs avec 5 575 accréditations nationales et internationales, des irrégularités ont été signalées à propos de listes électorales gonflées jusqu'à 105 % d'électeurs dans certains départements, de la présence de mineurs ou de défunts sur les listes, et de suspicions de bourrage d'urnes.

Alors que la proclamation officielle des résultats est prévue au plus tard le 26 octobre, par Elecam ou par le Conseil constitutionnel, une bataille s’est fait jour autour des tendances. La Commission nationale de recensement des votes donne Paul Biya en tête selon ses décomptes et avance que les tendances officielles partielles compilées sont en faveur du chef de l’Etat sortant. 

Du côté d’Issa Tchiroma Bakary, 75 ans, on ne l’entend pas de cette oreille. La preuve : l’ex-ministre s'est autoproclamé vainqueur dès le 14 octobre, revendiquant plus de 70 % des voix sur la base d'une compilation indépendante via un "cloud" de procès-verbaux (PV) collectés par ses représentants.

Et de dénoncer un “mécanisme de falsification" publication de documents montrant des anomalies à l’appui , par exemple, 102 % de participation dans certains bureaux. Conséquence : le camp de Tchiroma accuse le régime de truquer les résultats pour maintenir Biya au pouvoir.

Les réactions ne se sont pas fait attendre à la fois du côté du gouvernement comme de celui des réseaux sociaux.

Pour le gouvernement, cette auto-proclamation est qualifiée de "comportement irresponsable" et d’"imposture", rappelant que Tchiroma n’avait pas été représenté dans la majorité des bureaux de vote. Le ministère de l’Administration territoriale a même dénoncé une "démarche conspirationniste et anti-républicaine visant à perturber le processus électoral"

Sur X (ex-Twitter), les débats sont vifs. Si des posts récents soulignent et saluent l'innovation technologique qui a conduit Tchiroma à procéder à des compilations via le cloud, d’autres le critiquent lui reprochant sa  revendication prématurée de la victoire qualifiant celle-ci de "violation" et ce même si des tendances partielles circulent, comme à Douala où Tchiroma obtiendrait 76,6 % contre 18,2 % pour Biya. 

Les risques de contentieux et de tensions post-électorales

Jusqu’à la date du 15 octobre, date-limite du délai légal, 11 à 13 recours ont été déposés au Conseil constitutionnel réclamant l'annulation du scrutin pour fraude massive.

Parmi les requérants : Bertin Kissob du Parti camerounais pour la justice sociale mais aussi d'autres opposants.

Quant à Issa Tchiroma, il a choisi de ne pas faire de recours estimant biaisée l'institution dont l’audience est fixée biaisée ce 22 octobre. Pour info, le Conseil constitutionnel doit trancher avant le 26 octobre.

Du côté des tensions, elles se cristallisent déjà par des manifestations et des violences ici et là. Dès le 15 octobre, des émeutes ont eu lieu à Dschang où un siège du RDPC a été incendié à Dschang suite à des rumeurs de falsification, également dans l’Ouest mais aussi dans la capitale Yaoundé et dans le nord à Garoua. Le gouvernement, qui dénonce un "plan insurrectionnel" et promet “rigueur et fermeté" et des forces de l'ordre ont été déployées. 

Selon Jeune Afrique, le camp du président aurait proposé à Tchiroma le poste de premier ministre mais celui-ci aurait refusé et s’en tient à sa conviction qu’il a gagné les élections.  

Autant dire que les lendemains sont on ne peut incertains au regard du contexte économique de crise qui frappe le pays avec une pauvreté en augmentation et une insécurité alimentaire de plus en plus criante.

A cela, il faut ajouter la crise anglophone qui touche les régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest depuis 2017, les attaques de Boko Haram dans l’Extrême-Nord et la pression de la diaspora éparpillée en Europe et en Amérique du Nord qui s'active via des manifestations et des  campagnes en ligne à demander un "changement" d’urgence et à en finir avec le "régime de Yaoundé".

Entre légitimité institutionnelle et légitimité documentaire, nombreux sont les observateurs qui font la comparaison, toutes proportions gardées, avec la situation de 1992 où Ni John Fru Ndi avait sérieusement ébranlé le régime du président Biya sans cependant le vaincre. Laquelle prendra le dessus ? La question est posée car même si le système paraît verrouillé, la convergence de plusieurs facteurs imprévus pourrait changer la donne et amener à une surprise sous l’impulsion de jeunes Camerounais désabusés et connectés. (TransContinentsAfrica) 

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