Du 9 au 13 juillet dernier, plusieurs thèmes forts étaient au menu de la 50e Assemblée parlementaire francophone tenue à Paris au Palais Bourbon, siège de l'Assemblée nationale, et au Palais du Luxembourg, siège du Sénat : démocratie et crises politiques, égalité des droits et protection des femmes notamment dans les conflits, jeunesse et société, lutte contre la délinquance financière, la criminalité et la désinformation mais aussi culture et éducation numérique, défis économiques et environnementaux, agriculture et changement climatique. Cette rencontre internationale de haut niveau a aussi été l’occasion de mesurer l’importance de la coopération interparlementaire.
Première sénatrice d’origine africaine du Canada, l’Honorable Amina Gerba est emblématiques à plus d’un titre de l’intérêt accordé par les parlementaires à ces thèmes abordés à Paris. Aujourd’hui rapporteure de la Commission économique de l’Assemblée parlementaire francophone et co-présidente de l’association parlementaire Canada-Afrique, elle s’est confiée à TransContinentsAfrica sur plusieurs d’entre eux mais aussi, entre autres, sur l’entrepreneuriat, les Afrodescendants, le sentiment panfrancophone et les relations entre le Canada, le Québec et l’Afrique. Sur ce dernier point, elle confiait dans un entretien au Point Afrique en février 2022 au moment de son entrée au Sénat canadien que “rien des affaires de l'Afrique n'échappera à l'attention du monde, rien des affaires du monde ne pourra s'accomplir sans le concours des Africains”. Conclusion de la sénatrice : “Le Canada doit en prendre acte”. On pourrait ajouter : le monde francophone aussi doit en prendre acte.
TransContinentsAfrica : L’Assemblée parlementaire francophone vient de tenir sa 50e session. Pour la sénatrice du Canada que vous êtes, quel sens revêt cette rencontre de haut niveau ?
Honorable Amina Gerba : La 50e session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, tenue à Paris, a été un moment à la fois symbolique et profondément porteur d’avenir. Plus de 500 délégués, représentant plus de 90 sections parlementaires, ont pris part à cette édition anniversaire, tenue au Sénat et à l’Assemblée nationale française, en présence de 30 présidents de parlement. Tout ceci témoigne de la vitalité de la Francophonie parlementaire.

Pour moi, cette session anniversaire a rappelé que la Francophonie n’est pas seulement une langue partagée, mais un espace de dialogue politique, de diplomatie parlementaire et de solidarité active. Le geste de rapprochement entre le président de la Chambre des députés de la RDC et celui du Sénat du Rwanda, par une accolade historique, a illustré la capacité de notre réseau à favoriser la paix et la réconciliation. En tant que sénatrice canadienne, j’en ressors convaincue que la diplomatie parlementaire est un levier incontournable pour bâtir un monde plus pacifique et plus coopératif.
Parmi les thèmes retenus pour cette session, il y avait celui ayant trait aux femmes dans la politique et celui de la protection des femmes dans les conflits. Quel regard leur portez-vous ?
Ces deux thèmes sont fondamentaux. Les femmes sont souvent les premières victimes des conflits armés, mais elles sont également porteuses de solutions durables. Leur protection ne peut être dissociée de leur participation active à la gouvernance.

Je suis convaincue qu’il ne suffit pas de parler d’inclusion : il faut l’organiser, la garantir, la renforcer. C’est une condition essentielle pour bâtir des sociétés résilientes. Cette session a permis de rappeler que les femmes doivent être protégées, mais aussi reconnues comme des bâtisseuses de paix, des actrices politiques et économiques à part entière.
D’abord entrepreneure à succès, vous avez basculé dans la politique en devenant la première sénatrice d’origine africaine du Canada. Quelle est l’essence du fil rouge de vos engagements qui a rendu cela possible ?
Le fil rouge, c’est l’autonomisation économique. J’ai toujours cru que l’entrepreneuriat est un puissant moteur de changement, un outil de liberté et de création de richesse durable, en particulier pour les femmes.
C’est cette même conviction qui m’a poussée à défendre l’entrepreneuriat des femmes dans l’espace francophone, notamment à travers le rapport que je prépare au sein de la Commission des affaires économiques, sociales et environnementales de l’APF.

Mon parcours entrepreneurial m’a appris à bâtir, à rassembler, à innover. Mon engagement politique au Sénat est une continuité de cet engagement : j’utilise aujourd’hui de nouveaux leviers pour poursuivre les mêmes objectifs d’inclusion, d’équité et de rayonnement francophone.
Comment ces engagements résonnent-ils aujourd’hui en Francophonie ?
Ils résonnent avec force, car les enjeux que je porte sont largement partagés dans l’espace francophone. L’autonomisation économique des femmes, la valorisation de la jeunesse, l’inclusion des diasporas, le développement durable sont au cœur des priorités communes.

En tant que rapporteure de la Commission économique de l’APF, je m’appuie sur des exemples concrets issus des différents territoires francophones pour proposer des solutions adaptées. C’est cette approche pragmatique, ancrée dans les réalités locales et orientée vers l’action, qui donne du sens à notre travail parlementaire.
Votre intérêt pour le renforcement des relations entre le Québec et le Canada d’une part, et l’Afrique d’autre part, ne se dément pas. Où en est la coopération parlementaire entre ces entités ?
Elle est en pleine expansion. Grâce à l’APF et à l’Association parlementaire Canada–Afrique, que je co-préside, nous avons intensifié les échanges, les missions et les dialogues bilatéraux.
Le Québec, que j’ai l’honneur de représenter au Sénat du Canada, joue un rôle moteur dans cette dynamique. Il dispose de délégations en Afrique de l’Ouest, centrale, australe et dans l’océan Indien, et participe activement aux travaux de l’APF. Cette présence soutenue crée des passerelles concrètes entre institutions, en mettant l’accent sur la langue française, la jeunesse et l’économie.
Qu’en est-il de la coopération économique ?
Elle est prometteuse, mais elle doit être approfondie et accélérée. L’Afrique est un continent d’opportunités, avec une démographie jeune, un esprit d’innovation et un besoin croissant de partenariats. Le Canada, avec son expertise, sa diversité et ses valeurs, a beaucoup à offrir.
Depuis plus de 30 ans, je milite pour des investissements responsables, des partenariats durables et le soutien aux PME, en particulier aux femmes entrepreneures. Le Québec, avec ses entreprises innovantes et ses relations historiques avec plusieurs pays africains, se positionne de plus en plus comme un acteur stratégique.

Le Canada vient de franchir une étape importante en lançant sa première stratégie pour l’Afrique et en nommant deux envoyés spéciaux pour l’Afrique et le Sahel. Cela témoigne d’une volonté politique renouvelée. Les bases sont solides, mais il faut poursuivre les efforts pour diversifier nos débouchés et bâtir des relations économiques équitables.
Parmi les acteurs de premier plan qui peuvent aider à construire une coopération, un partenariat gagnant-gagnant, il y a les Afrodescendants. Dans quelle dynamique se trouvent-ils inscrits au Canada ?
Les Afrodescendants jouent un rôle de plus en plus visible et structurant au Canada. Ils sont des ponts entre les cultures, les économies et les continents. Leur engagement dans l’entrepreneuriat, l’innovation, la culture et la diplomatie économique est croissant.
Il est essentiel de leur offrir des espaces pour s’exprimer, des ressources pour entreprendre, et de reconnaître leur rôle stratégique dans le renforcement des relations Canada–Afrique. D’ailleurs, la stratégie africaine du Canada intègre désormais un volet sur les diasporas, ce qui constitue une avancée importante.
Pourquoi le Québec, le Canada et l’Afrique gagneraient-ils à développer autant leurs relations économiques que politiques et culturelles ?
Parce que nous partageons des liens historiques, une langue commune, et des valeurs humaines fondamentales : la solidarité, la justice sociale, le respect de la diversité. Mais au-delà de cela, c’est une question d’avenir partagé.
Dans un monde multipolaire, l’Afrique ne peut être considérée comme une périphérie. Elle est un centre d’innovation, de croissance, de culture. En tissant des liens plus forts – économiques, politiques, culturels – le Québec, le Canada et l’Afrique peuvent bâtir un partenariat exemplaire, fondé sur le respect mutuel, la réciprocité et l’ambition commune.
Comment cette coopération pourrait-elle être plus efficace selon les idées que vous avez recueillies ?
Il faut d’abord écouter les acteurs de terrain : les entrepreneures, les jeunes, les organisations locales. Ensuite, il faut simplifier les mécanismes de coopération et mieux coordonner les interventions entre les différents niveaux de gouvernement.
Beaucoup de partenaires réclament aussi la création de plates-formes de dialogue économique francophones, ou encore d’un visa francophone des affaires, pour faciliter la mobilité des entrepreneurs. Il faut investir dans l’innovation, soutenir la formation, et miser sur la jeunesse. C’est elle qui portera les relations futures.
Comment, au milieu de tous les défis actuels, cultiver un sentiment panfrancophone ?
En mettant en valeur ce qui nous unit : la langue française, certes, mais aussi nos valeurs communes, notre créativité, notre résilience collective. Il faut raconter nos réussites communes, célébrer nos diversités et co-construire des projets concrets qui ont du sens pour nos populations.
Le sentiment panfrancophone ne se décrète pas. Il se nourrit de l’écoute, de la confiance, de la coopération active. Et c’est précisément ce à quoi l’Assemblée parlementaire francophone contribue depuis 50 ans. (TransContinentsAfrica)
