Un texte sobre, deux signatures, aucune concession affichée. Mais une contrainte partagée. Le communiqué conjoint publié samedi 17 octobre 2026 à l'issue des premières négociations formelles entre la Cédéao et la Confédération des États du Sahel (AES) acte une seule décision : la création de groupes de travail thématiques conjoints.
Ces groupes ont pour tâche de mener les travaux techniques devant déboucher sur un accord-cadre de coopération. Les résultats seront soumis aux ministres avant une prochaine session, dont la date et le lieu restent à fixer par voie diplomatique.
C’est un premier pas et un pas important car il aura fallu près de vingt et un mois pour en arriver là : consultations de Bamako en mai 2025, arrêt des discussions déploré par l'AES en novembre, puis relance en 2026, après une réunion informelle à Lomé et la médiation de Lansana Kouyaté.
Deux signataires, deux légitimités
Le choix des signataires dit beaucoup. Pour la Cédéao, Cheikh Niang, ministre sénégalais de l'Intégration africaine et des Affaires étrangères, président du Conseil des ministres de l'organisation. Pour l'AES, le Burkinabè Karamoko Jean-Marie Traoré, président du Comité ministériel de pilotage de la Confédération.
Concrètement, cette signature consacre deux institutions, deux présidences et surtout une parité de forme.
Pour Bamako, Niamey et Ouagadougou, c'est déjà une victoire : la Cédéao traite désormais avec une organisation, et non avec trois anciens membres. Car l'AES, devenue Confédération en juillet 2024, tient à cette reconnaissance. À Ouagadougou, ses ministres avaient fixé leur ligne : souveraineté des États, reconnaissance du cadre confédéral, préservation des acquis de l'intégration régionale.
La Cédéao, elle, arrivait avec un projet couvrant 18 domaines prioritaires répartis en cinq pôles : libre circulation des personnes et des biens, commerce, sécurité et coopération transfrontalière.
Dakar, capitale de la Teranga, a tenu son rôle d'hôte et de passeur. Le Sénégal, qui préside la Commission de la Cédéao pour 2026-2030 en la personne du général Birame Diop, entretient avec le Mali des liens anciens.
Ports, corridors et franc CFA pèsent sur la balance
Cela dit, il y a une réalité à prendre en compte et qui a été déterminante. Si les deux blocs se reparlent, c'est que la carte commerciale de la région ne se redessine pas par décret.
Les trois pays sahéliens, qui comptent près de 77 millions d'habitants, n'ont pas d'accès à la mer. D’un côté, le port de Dakar assurait historiquement 70 à 80 % du commerce extérieur malien. De l’autre, en 2022, les pays de l'AES représentaient plus de 92 % du transit du port de Lomé, le Burkina Faso à lui seul plus de 80 %.
Abidjan, Cotonou et Conakry complètent un réseau vital. Conakry justement, marginal avant 2022 avec moins de 5 % du trafic malien, en a capté jusqu'à 20 % après l'embargo de la Cédéao. Preuve que les sanctions déplacent les flux sans les supprimer.
Autre réalité : Bamako, Niamey et Ouagadougou restent membres de l'Uemoa et partagent le franc CFA avec cinq pays de la Cédéao. Le divorce politique n'a pas rompu l'union monétaire.
Côté recettes, l'AES a instauré en 2025 un prélèvement confédéral de 0,5 % sur les importations hors espace. Elle a ainsi repris le prélèvement communautaire qu'elle reversait auparavant à la Cédéao. Un signe que chaque bloc organise déjà ses finances propres. Mais il n’y a pas que les finances. Il y a aussi et surtout la sécurité.
Une négociation à géométrie variable engagée
La menace jihadiste déborde en effet des frontières sahéliennes vers le golfe de Guinée. Aucun des deux ensembles ne peut prétendre la contenir seul. Le Bénin et le Togo, régulièrement frappés dans leur nord, ont tout intérêt à une coordination opérationnelle avec leurs voisins sahéliens.
À ce stade, rien n'est acquis. Le communiqué ne mentionne aucun accord définitif. Statut des ressortissants, régime douanier, reconnaissance des documents de voyage : tout reste à écrire. Le mandat du négociateur en chef de la Cédéao, Lansana Kouyaté, court jusqu'en décembre 2026. Une échéance qui pourrait accélérer le calendrier.
Cela dit, l'enjeu dépasse l'Afrique de l'Ouest. Le Maroc propose aux pays sahéliens un accès à l'Atlantique via le futur port de Dakhla, port attendu vers 2028-2029. Partout sur le continent, du Maghreb à l'Afrique centrale, les ensembles régionaux se recomposent au gré des souverainetés. En choisissant de coopérer plutôt que de rompre, Cédéao et AES pourraient montrer qu'une intégration africaine plurielle reste possible. (TransContinentsAfrica)
