Formule 1 : trente-trois ans après Kyalami, l’Afrique revient par Kigali

RETOUR. La Formule 1 a signé pour dix ans avec le Rwanda. Succès diplomatique pour Paul Kagame, continent de plus pour la discipline reine. Mais le circuit de Bugesera reste à bâtir et la facture s’annonce très lourde.

Formule 1 : trente-trois ans après Kyalami, l’Afrique revient par Kigali

Le 13 octobre, à Kigali, Paul Kagame, Stefano Domenicali, patron de la Formule 1, et Mohammed Ben Sulayem, président de la FIA, ont scellé un accord de dix ans. Nom officiel : Grand Prix d’Afrique de Formule 1, présenté par Visit Rwanda.

La course se disputera à Bugesera, à une quarantaine de kilomètres au sud de la capitale, sur un tracé dessiné par l’ancien pilote autrichien Alexander Wurz. Il épousera le relief vallonné, le long d’un lac à côté du futur aéroport international.

Cela dit, à ce jour, le circuit n’existe pas encore. Aucune date n’est fixée sinon “le début des années 2030”. Et ni le coût ni le montage financier n’ont été rendus publics.

La prudence s’impose donc car le Vietnam et la Russie avaient, eux aussi, signé avec la F1 sans jamais accueillir de course.

Le Rwanda récolte une décennie de diplomatie sportive

Pour Kigali, c’est l’aboutissement d’une stratégie. Maillots d’Arsenal et du PSG, Mondiaux de cyclisme sur route en 2025, gala de la FIA en décembre 2024 : chaque étape a préparé celle-ci.

Et l’ambition est assumée : faire du pays le “Singapour de l’Afrique”. Le circuit est conçu comme la vitrine du hub aéroportuaire de Bugesera, pivot d’un Rwanda qui veut devenir un carrefour continental.

Qu’en est-il de l’envers du décor ? Des ONG dénoncent un “sportswashing”. Kinshasa, qui accuse Kigali de soutenir la rébellion du M23 dans l’est de la RDC, accusation reprise par l’ONU et plusieurs capitales occidentales, avait demandé dès février 2025 à la F1 de rompre les discussions. En face, Kigali récuse ces accusations.

Une course gagnée devant l’Afrique du Sud et le Maroc

Pour le nom chois, il n’est pas anodin. Ce sera le Grand Prix “d’Afrique”. Le dernier remonte à 1993, à Kyalami, dans une Afrique du Sud qui sortait de l’apartheid. Le Maroc avait, lui, accueilli la discipline en 1958.

Le Rwanda l’a emporté face à l’Afrique du Sud et au Maroc, pourtant forts de leur passé de pays hôtes. Pretoria a pris acte et plaide désormais pour une seconde course sur le continent.

Les négociations sud-africaines autour de Kyalami avaient échoué en 2022, faute d’un promoteur fiable. Kigali a fait la différence par l’engagement direct de l’État, au plus haut niveau.

Un constat s’impose : ce choix déplace le centre de gravité vers l’Afrique de l’Est et consacre un modèle, celui d’un État stratège, prêt à payer pour exister sur la scène mondiale.

Avec Kigali, la F1 boucle sa carte du monde

Pour Liberty Media, propriétaire de la F1, l’enjeu est double. Symbolique d’abord : la discipline sera présente sur tous les continents habités. Commercial ensuite : Stefano Domenicali revendique plus de 100 millions de fans en Afrique.

La pression venait aussi des pilotes. Lewis Hamilton reprochait publiquement à la discipline d’ignorer un continent dont le reste du monde, disait-il, ne fait que prélever les richesses.

Le Rwanda devient le premier nouveau pays hôte depuis le Qatar et l’Arabie saoudite en 2021. Et la logique est la même car les droits d’organisation très élevés sont garantis par un État.

Une facture lourde pour une économie de 14 milliards de dollars

Les chiffres avancés restent des estimations mais ils donnent le tournis. La construction du circuit est évaluée entre 150 millions de dollars, selon La Gazzetta dello Sport, et 270 millions, selon des sources du secteur. S’y ajouteraient environ 18,5 millions d’entretien annuel.

Surtout, les droits versés à la F1 peuvent atteindre 55 millions de dollars par an, niveau acquitté par Bakou, Riyad ou Doha. Sur dix ans, l’engagement pourrait approcher le demi-milliard. Pour un PIB d’environ 14 milliards de dollars, l’effort est considérable.

Vigilance de mise sur le retour sur investissement

Il y a aussi que le calendrier est serré : le circuit dépend de l’aéroport de Bugesera, lui-même encore en chantier. Tout retard sur l’un repoussera mécaniquement l’autre.

Parallèlement, il convient d’indiquer qu’un Grand Prix est rarement rentable en soi. Le retour se joue ailleurs : tourisme haut de gamme, congrès, attractivité de l’aéroport, sièges régionaux. Domenicali promet des retombées en investissements, en formation et pour les entreprises locales. Elles restent à démontrer et à réaliser concrètement.

Quid de la suite, au-delà de la ligne d’arrivée ? 

Le pari rwandais dépasse le sport automobile. Il illustre la montée de puissances moyennes africaines qui, à l’image des monarchies du Golfe, achètent de la visibilité pour attirer capitaux et voyageurs. Sa réussite dépendra de trois variables : le chantier de Bugesera, la solidité du financement et l’évolution du conflit dans l’est de la RDC. Si elles s’alignent, Kigali aura offert à l’Afrique sa place sur la grille. Sinon, il rejoindra la liste des Grands Prix restés sur le papier. (TransContinentsAfrica)

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280