Le titre sonne comme un faire-part autant qu'un manifeste. Avec “La Françafrique est morte, vive l'Afrique-France !”, sous-titré “Ce que l'Afrique et la France refusent de se dire”, Christophe Boisbouvier signe un essai d'environ 260 pages, paru le 1er octobre 2026 chez Buchet-Chastel.
L'auteur n'est pas un nouveau venu sur le terrain. Journaliste à RFI depuis quarante ans, il avait déjà démonté en 2015, dans “Hollande l'Africain”, la promesse non tenue d'une rupture avec la Françafrique.
Invité de RFI le 13 octobre, il a résumé l'esprit de son livre d'une formule : la France ne peut plus être en position dominante en Afrique.
Le constat d'une décennie d'humiliations
L’ouvrage pose un constat de départ sévère. Depuis dix ans, la France recule. Sahel, Tchad, Centrafrique, Sénégal : la vague antifrançaise a emporté bases, accords et certitudes. La Russie s'est installée partout où Paris se retirait.
Pour Boisbouvier, la racine du mal tient d'abord à une posture. Trop arrogante, trop sûre d'elle, la France n'a pas vu venir le retournement.
Il date une fracture précise : le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, en 2007, affirmant que l'homme africain n'était pas assez entré dans l'histoire. Une phrase qui, selon lui, a fait beaucoup de mal et dans laquelle nombre d'Africains ont lu de l'arrogance.
Il convoque aussi le titre d'Antoine Glaser, « Arrogant comme un Français en Afrique », pour décrire cette position de surplomb, cette envie de donner des leçons, héritée de 1960 et qui n'a reculé qu'après les revers récents. Emmanuel Macron lui-même, note-t-il, n'en a pas toujours été exempt.
Un procès à deux voix
L'enquête ne ménage ni Paris ni les capitales africaines. Le sous-titre annonce d’ailleurs la méthode.
La Françafrique y apparaît comme une relation toxique, faite de secrets d'État, de coups tordus, de présidents achetés et de dossiers enterrés, qui a fini par se retourner contre la France.

Mais l'auteur estime aussi que l'argument de la rente coloniale s'épuise. Les Africains, écrit-il en substance, pâtissent désormais davantage de leurs dirigeants que de l'ancienne puissance coloniale. Les juntes sahéliennes ne sont pas épargnées, de la conduite de l'armée malienne aux accusations répétées de Niamey contre la France et le Bénin.
Des révélations venues des coulisses
Le livre s'appuie sur des décennies d'entretiens au plus haut niveau. Il promet plusieurs épisodes inédits : la manière dont l'administration Trump a très explicitement menacé Joseph Kabila en 2019, ou encore les circonstances réelles de la mort d'Idriss Déby, en 2021.
L'épisode le plus marquant concerne le Burkina Faso. En septembre 2015, un an après la chute de Blaise Compaoré, des nostalgiques de l'ancien régime arrêtent le président de la transition, Michel Kafando. François Hollande décide alors d'agir.
Selon l'auteur, une aide française très ciblée, de quelques minutes à peine, a suffi à faire échouer le putsch. Une action qu'il qualifie de contre-subversive, restée secrète jusqu'ici, peut-être à la demande des autorités burkinabè de l'époque.
Cotonou, décembre 2025 : le réveil de l'Élysée
Le pivot du livre se situe au Bénin. En décembre 2025, des militaires tentent de renverser Patrice Talon. Boisbouvier décrit une nouvelle opération contre-subversive, menée par des moyens aériens français et des Super Tucano nigérians, en appui décisif à la garde présidentielle.
Pour l'auteur, ce moment marque un tournant. Après des années de prudence face aux demandes d'intervention de ses partenaires africains, l'Élysée aurait connu une forme de réveil. Le vent, avance-t-il, pourrait commencer à tourner en faveur de la France.
Une doctrine à géométrie variable
Le journaliste ne s'en tient pas aux interventions assumées. Il estime que la France n'est pas étrangère au coup d'État qui a renversé Ali Bongo au Gabon, en août 2023.
Son explication est géostratégique : Libreville aurait donné son accord à Pékin pour l'installation d'une base navale chinoise sur la façade atlantique, ce que ni Joe Biden ni Emmanuel Macron n'entendaient accepter. Les services français, affirme-t-il, étaient au courant de la préparation du putsch, sans que cela implique nécessairement une participation.
De là un reproche central : le manque de lisibilité de la doctrine française. Jusqu'en 2019, Emmanuel Macron prolonge les interventions ponctuelles de ses prédécesseurs. Les frappes aériennes contre une colonne rebelle dans le nord du Tchad déclenchent alors une bronca dans la presse française, et le président décide de ne plus intervenir.
Cette abstention, selon l'auteur, coûtera la vie à Idriss Déby deux ans plus tard. En 2025, Emmanuel Macron affirme que la France n'intervient plus ni pour faire ni pour défaire les coups d'État. Quelques mois plus tard, Cotonou montre l'inverse. Un tâtonnement permanent.
Face à Moscou, l'argument des valeurs
Sur la concurrence russe, Boisbouvier identifie un double avantage longtemps détenu par Moscou : une présence massive sur les réseaux sociaux, où les Français étaient absents, et ce que le diplomate ivoirien Ally Coulibaly appelle une « virginité historique ».
Ces deux atouts s'érodent, selon lui. Paris a engagé une contre-offensive numérique. Et le massacre de Moura, dans le centre du Mali, en mars 2022, qui a fait plusieurs centaines de victimes civiles, a entamé l'image des partenaires russes. Une plainte vise aujourd'hui l'État malien et les Russes devant la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples.
Face à la Chine, à la Russie et aux États-Unis, la France et l'Europe resteraient ainsi les seules à proposer un partenariat fondé sur la démocratie et les droits humains. Le « mieux-disant » français, ce seraient les valeurs.
Le chemin de l'égalité
La France doit-elle pour autant renoncer à l'Afrique ? Non, répond l'auteur. Mais à condition de repartir sur des bases vraiment nouvelles, avec humilité et simplicité.
Il avance un chiffre pour mesurer le basculement : selon lui, le PIB cumulé du continent dépasse cette année celui de la France, autour de 3 000 milliards. Une date historique, dit-il, qui rend intenable toute posture condescendante.
Le chantier, insiste-t-il, est d'abord économique, comme l'a montré le sommet Afrique-France de Nairobi en mai dernier, où se sont croisés des milliardaires africains de la stature d'Aliko Dangote. Dans sa partie monétaire, le livre voit aussi dans les réformes de l'éco un moyen de maintenir les pays de l'AES dans l'UEMOA.
La thèse ne fait pas l'unanimité. L'économiste Olivier Vallée reproche à l'auteur d'écrire contre la parole souverainiste et de ne pas s'affranchir totalement des rapports de domination qu'il dénonce. Un débat qui, en soi, confirme la vivacité du sujet.
Au-delà de Paris
Au fond, l'inversion du titre dit l'essentiel. Passer de la Françafrique à l'Afrique-France, c'est remettre le continent en tête de la phrase, et peut-être au centre du jeu.
Reste une question que le livre pose sans la trancher. À l'heure où l'Afrique, du Maghreb au Machrek et jusqu'au Cap, négocie avec Pékin, Moscou, Ankara, Abou Dhabi et Washington, la France peut-elle encore être un partenaire singulier, ou n'est-elle plus qu'une option parmi d'autres ? La réponse appartient désormais autant aux capitales africaines qu'à l'Élysée. (TransContinentsAfrica)
