Amílcar Cabral, l’humanisme radical d’un libérateur exposé à Paris

EXPOSITION. Jusqu’au 13 décembre, la Maison des mondes africains (MansA) confronte la pensée du père des indépendances de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert au regard de neuf artistes. Une leçon de culture et de liberté, toujours actuelle.

Amílcar Cabral, l’humanisme radical d’un libérateur exposé à Paris

Un portrait en noir et blanc, une voix qui porte, des chants de lutte. À la MansA, dans le 10e arrondissement de Paris, Amílcar Cabral accueille le visiteur depuis le 16 octobre. Ouverte il y a un an, la Maison des mondes africains, dirigée par Liz Gomis, signe là l’une de ses propositions les plus politiques. Née d’un rapport d’Achille Mbembe remis à l’Élysée en 2021, elle occupe 800 m² en attendant un lieu pérenne, prévu en 2027.

Une pensée en dialogue sur plusieurs supports

“Amílcar Cabral : pour un humanisme radical” n’est pas un mausolée d’archives. Les commissaires Armelle Dakouo et Ângela Benoliel Coutinho, sur une idée de Paula Nascimento, confrontent sa pensée à la création contemporaine. Le centenaire de sa naissance, en 2024, a déjà relancé expositions et colloques, de Lisbonne à Bissau.

Neuf artistes s’en emparent : Nú Barreto, Diogo Bento, Filipa César, Mónica de Miranda, Bento Oliveira, Hamedine Kane, Yuran Henrique, Sónia Vaz Borges et Sarah Maldoror (1929-2020), dont trois films sont projetés. 

Plusieurs supports sont à l’oeuvre : textile, photographie, installation, vidéo et dessin. Le rappeur Rocé signe la bande-son. Sónia Vaz Borges, historienne, a consacré ses travaux aux écoles militantes du PAIGC ; Filipa César, aux archives du cinéma de la lutte.

Natif de Bissau, Nú Barreto avait 7 ans quand Cabral a étéassassiné. Il dit aujourd’hui vouloir le “protéger”.

Un parcours singulier : de l’agronome au stratège

Né le 12 septembre 1924 à Bafatá, en Guinée portugaise, de parents cap-verdiens, Cabral étudie l’agronomie à Lisbonne. Il y côtoie Agostinho Neto ou Mário Pinto de Andrade, futures figures de la lutte angolaise. Rentré au pays, il conduit au début des années 1950 le recensement agricole de la colonie. Il en tire une connaissance intime du monde paysan, socle de sa stratégie.

En 1956, il cofonde le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Après le massacre des dockers de Pidjiguiti, en août 1959, la voie pacifique est close. La lutte armée éclate en janvier 1963.

Depuis Conakry, où Sékou Touré l’accueille, il bâtit dans les zones libérées écoles, dispensaires et magasins du peuple. En avril 1972, une mission de l’ONU vient le constater sur le terrain. À l’ONU comme dans les capitales du Mouvement des non-alignés, sa diplomatie isole Lisbonne et fait avancer la cause de l’indépendance de la Guinée -Bissau et des îles du Cap-Vert. Pour aller plus loin, il a fait de la culture, une arme de libération. 

Une stratégie également basée sur le terrain culturel 

En effet, pour Cabral, la domination coloniale est d’abord une négation culturelle. La libération nationale est donc “un acte de culture”. Il théorise cette conviction à La Havane en 1966, devant la Tricontinentale, puis à l’université de Syracuse en 1970. Il y prône un retour aux sources dans une approche critique et surtout pas folklorique.

Agronome, Cabral lie aussi le sort des hommes à celui de la terre. De quoi justifier qu’un  débat avec l’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, animé par le journaliste Ousmane N’Diaye, ait d’ailleurs interrogé sa part de pionnier de l’agriculture régénératrice. Une autre rencontre, avec Firoze Manji et Maria-Benedita Basto, revient par ailleurs sur la culture comme instrument de libération.

Un chemin de liberté contrarié par son assassinat

Le 20 janvier 1973, Cabral est abattu à Conakry par des membres de son propre parti. Il a alors 48 ans. La police politique portugaise est fortement soupçonnée mais le mal est fait et la lutte pour l’indépendance a perdu l’un de ses leaders, stratèges et charismatiques.

Il n’empêche que la Guinée-Bissau proclame son indépendance le 24 septembre 1973. Le Cap-Vert suit le 5 juillet 1975, après la révolution des Œillets, que ses combats ont contribué à provoquer. L’unité des deux pays ne survit pas au coup d’État de 1980 à Bissau. Depuis, la Guinée-Bissau enchaîne crises et putschs, le dernier en novembre 2025. Le Cap-Vert, lui, s’est imposé en modèle démocratique.

Aujourd’hui, alors que de Bamako à Niamey, des pouvoirs militaires invoquent la souveraineté, qu’à Dakar comme à Rabat, une jeunesse réclame des comptes, la trajectoire d’Amilcar Cabral rappelle, un demi-siècle plus tard, que l’indépendance n’est qu’un début. La liberté, elle, reste à conquérir. (TransContinentsAfrica)

—------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------NOTA : “Amílcar Cabral : pour un humanisme radical” se tient au MansA, 26 rue Jacques-Louvel-Tessier, Paris 10e. C’est jusqu’au 13 décembre 2026, du mercredi au dimanche, de 14 h à 19 h. Entrée libre sur réservation (mansa.fr).

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