Blacknetwork est un espace de convergence dédié aux Africains et aux Afrodescendants. Son fondateur et président Tanguy Ngafaounain-Tabissi, également appelé Tanguy de Bangui, en a fait un lieu d’échanges, d’inspiration et de mentoring solidaire pour la réalisation des ambitions entrepreneuriales de ses membres. Titulaire d’un Master 2 en droit de la santé, il a quitté son poste d’enseignant en droit de la protection sociale à l’École Normale Sociale pour se consacrer à Blacknetwork. Il s’est confié à TransContinentsAfrica sur bien des aspects qui se sont révélés à lui sur les Africains et les Afrodescendants de la diaspora à travers cette entité qu’il a portée sur les fonts baptismaux avec des partenaires.
TransContinentsAfrica : Comment vous est venue l'idée de Blacknetwork ?
Tanguy Ngafaounain-Tabissi : Ayant grandi en Occident, nous avons vu comment les autres communautés s’organisaient. Nous avons pris conscience que cela manquait pour la diaspora africaine et afrodescendante car beaucoup de talents étaient isolés faute d’espaces pour travailler ensemble et constituer une sorte de communauté économique.
Quelles ont été les premières réactions quand l'idée a été émise ?
En échangeant entre nous, on a vu que le besoin était là de créer cet espace. Alors en 2011, on s’est lancé. Je ne vous cache pas qu’il y a eu de la défiance chez certains par rapport à la dénomination même de notre association : “BlackNetwork”. Ma conviction est que d’abord, elle désigne un élément important d’identification de ses membres essentiellement d’origine africaine ou afrodescendante, ensuite, pourquoi faudrait-il utiliser un autre mot pour désigner un ensemble regroupant des Noirs de France ? J’ajoute à cela qu’on ne peut pas reprocher à des personnes travaillant dans les métiers les plus pénibles et souvent en situation précaire de s’organiser pour régler leurs problèmes. Cela dit, à part ces réserves, les réactions ont été plutôt positives notamment chez les personnes d’Afrique et des Caraïbes.
Où en est l'association aujourd'hui ?
L’association a maintenant 14 ans et compte près de 200 adhérents. Si on additionne les chiffres d’affaires et actifs des entreprises, des fonds d’investissement et autres start-up de ses membres, elle pèse 1 milliard d’euros. C’est dire qu’elle avance et que plus que jamais l’union fait la force.
Comment est-elle organisée et qu'offre-t-elle à ses adhérents ?
L’association est organisée autour de trois leviers :
- Le premier, c’est l’adhésion à une communauté y compris dans sa déclinaison digitale. Tous les adhérents rejoignent une plateforme digitale WhatsApp avec plusieurs groupes au sein desquels ils peuvent échanger, se soutenir et surtout partager des informations. Cela va permettre d’éviter, pour paraphraser la Bible, de mourir par manque de connaissance. Le brassage entre spécialistes de diverses disciplines ne peut que nous permettre de sortir grandi ensemble.
- Le deuxième levier, c’est de faire accompagner les adhérents dont l'essentiel sont des entrepreneurs sur des sujets de la vie de tous les jours. Je pense aux enfants, aux disciplines sportives et à bien d’autres sujets tout aussi importants. En fait, c’est une manière de rompre l’isolement de l’entrepreneur autour duquel va pouvoir se constituer une communauté de vie en quelque sorte.
- Le troisième levier, c’est la formation. Organisés en business club, les entrepreneurs se retrouvent dans des dîners où on échange avec des mentors mais aussi dans des masterminds au cours desquels quelqu'un, qui vient exposer son problème, va bénéficier de l'intelligence collective et d’une démarche de co-développement pour pouvoir trouver des solutions.
Regroupant des afro-descendants au sens large du terme, Blacknetwork est-elle une forme de concrétisation de l’idéal panafricain ?
Je le crois profondément. C’est vrai qu’on est dans un espace de panafricanisme au sens large du terme avec des membres de toutes les Afriques, francophone, anglophone, hispanophone et lusophone, de l’Ouest, du Centre, de l’Est, de la partie australe du continent, de la Corne de l’Afrique aussi, mais aussi des Antilles, des Caraïbes et de partout où il a pu y avoir des Afrodescendants. L’idéal d’union est présent car nous sommes pour une certaine renaissance africaine au-delà des réalisations et du développement économique que nous souhaitons autant en Europe où nous nous trouvons qu’en Afrique d’où nous venons. Pour toutes ces raisons, oui, nous sommes dans l'idéal panafricain.
Quel regard posez-vous sur l'information concernant l'Afrique ainsi que sur toutes ses diasporas ?
L’information est une donnée clé. Aujourd’hui, quelqu’un qui veut aller sur le continent et qui n’a pas assez d’informations précises sur la situation du pays ou du secteur qui l’intéressent s’expose à de graves difficultés. Beaucoup d’entre nous souhaitent entreprendre en Afrique mais il nous est nécessaire de savoir quels sont les pays les plus dynamiques en termes d’opportunités, les secteurs porteurs, les régions accueillant le plus d’expatriés donc potentiellement prêts à accueillir des ressortissants de la diaspora, etc. Oui, l’information est vraiment fondamentale.
L'économique étant au cœur de toute émancipation, comment Blacknetwork le met-elle au cœur de ses préoccupations et de ses réalisations ?
L’économique est au coeur de notre préoccupation et de notre travail. Quand l’idée nous est venue de nous lancer, il y avait d’autres organisations panafricaines. Elles étaient plus sur le terrain politique et culturel. Nous nous sommes dit qu’il y avait un autre terrain qui nous paraissait fédérateur, c’est l’économique.
Pourquoi ? Parce que tout simplement dans la société capitaliste qui est la nôtre, on se doit de faire face aux mêmes besoins que les autres personnes et communautés. Cela va de l’alimentation à la santé en passant par l’éducation de nos enfants et la participation à la vie économique de l’environnement dans lequel nous vivons. Pour cela, il faut un minimum de sécurité financière. Notre démarche s’inscrit dans cette logique.
Nous aurons gagné notre pari le jour où pour nous ici en Europe et là-bas en Afrique et dans les diasporas, ces besoins seront satisfaits. On pourra alors dire que quelque part l’Afrique a ressuscité.
Quelle place l'Histoire occupe-t-elle aujourd'hui dans Blacknetwork ?
Nous n’avons pas d’événements spécifiquement dédiés à l’Histoire même si celle-ci peut se glisser dans les récits des uns et des autres dans nos divers événements. Cela dit, il nous est arrivé de recevoir dans nos podcasts des personnes venues nous parler des anciens empires africains. C’est très intéressant car l'Histoire nous éclaire sur notre passé, sur d’où l’on vient. A titre individuel et personnel, je pense que l’Histoire est importante mais, pour le moment, l’association n’a pas encore mis en oeuvre un projet spécifique tourné vers cette discipline à l’endroit de l’Afrique.
Quelles initiatives avez-vous en chantier pour, au-delà de l'économique, du politique et du social, faire de Blacknetwork un think tank ?
Nous y réfléchissons et une date, un horizon retient beaucoup notre attention. C’est 2050. En 2050, l'Afrique représentera, à 2,5 milliards d’habitants, un quart de l'humanité en termes de population. 2050, c’est seulement dans 25 ans c’est à dire une génération. Autrement dit, les décisions prises aujourd’hui auront un impact fort à ce moment-là et l’Afrique aura sa carte à jouer.
De ce point de vue, la manière dont les Chinois ont évolué m’interpelle beaucoup. Pour actuellement être aux premières loges dans de nombreux domaines comme les panneaux photovoltaïques, les batteries des voitures électriques, les télécommunications et même l’intelligence artificielle, ils se sont donnés un plan qu’ils ont scrupuleusement et patiemment mis en oeuvre.
La question que nous devons nous poser est de savoir quels objectifs avons-nous pour ce moment-là et quels chemins envisageons-nous d’emprunter pour les atteindre. C’est là que l’apport d’un think tank peut être précieux pour accompagner et enrichir la réflexion des acteurs économiques que nous sommes.
Vous avez initié et animez un podcast qui s'appelle Kalimandjaro, le podcast des ambitieux. Que pouvez-vous nous en dire et quelles leçons avez-vous tiré des entretiens que vous y avez eus ?
C’est en septembre 2021 pendant le Covid que je l’ai lancé. Dans une discussion, Moussa, un entrepreneur à l’international, m’a dit que le problème avec la diaspora africaine en France, c'est que non seulement elle manque de projets ambitieux mais elle ne s’en donne pas les moyens. Je me suis alors dit que c’est peut-être parce qu’on ne les voyait pas qu’on ne pouvait pas se projeter.
L’idée m’est donc venue de réfléchir à quelque chose qui pourrait sortir de l’ombre des projets ambitieux, des réalisations ambitieuses pour les mettre en avant et leur permettre d’être sources d’inspiration.
J’ai alors créé Kalimandjaro que j’ai sous-titré le podcast des ambitieux.

En quatre ans, nous y avons reçu une bonne partie de l’écosystème entrepreneurial africain et de la diaspora. Cela fait quand même plus de 300 personnes.
Au regard de la qualité des personnes que j’y ai reçu, j’ai pris conscience à la fois de la richesse extraordinaire de la communauté noire française en termes de talents mais aussi du niveau d’invisibilisation des personnes d’origine africaine et afrodescendantes dans l’environnement actuel.
Au final, je considère ce podcast comme un MBA en entreprenariat de la diaspora. Il m’a beaucoup appris sur l'excellence opérationnelle, sur la vision, sur les choix stratégiques, sur les différents domaines dans lesquels on peut entreprendre et où on trouve nos frères et nos soeurs.
Beaucoup de personnes qui l’ont vu ou entendu me remercient de l’avoir lancé. Elles y ont trouvé des sources d’inspiration et, de ce point de vue, on peut dire que ce podcast est génial.
Si vous deviez qualifier l'Afrique et les diasporas aujourd'hui, que diriez-vous ?
On a coutume de dire dans certains milieux que l'Afrique c'est le futur. Pour beaucoup d’entrepreneurs que j’ai reçus, l’Afrique, c’est plutôt le présent et je pense qu’ils sont pertinents car l’Afrique est aujourd’hui une terre d'opportunités.
Né en Afrique, j’ai grandi en France. Plus jeune, je ne percevais pas l’Afrique comme je le perçois aujourd’hui. Et je dois dire que cette perception a commencé à évoluer dans la dernière décennie où le continent s’est affiché de plus en plus comme une terre d’opportunités.
A cela s’ajoute le fait que beaucoup de personnes que j’ai reçues dans le podcast sont retournées s’installer en Afrique. Ils disent que l’Afrique les a connectés à nouveau avec leur humanité. C’est quelque chose de puissant et quand j’y vais, je comprends ce qu’ils veulent dire. Le rapport au temps y est différent, celui au matériel et au temps aussi. Autrement dit, on est sur un autre paradigme sur le continent.
Tout cela me conduit donc à dire que l’Afrique est bien une terre d'opportunités. Mieux, l’Afrique est presque une boussole pour nous autres qui sommes de la diaspora ballotés que nous sommes entre plusieurs valeurs. Au final, je dirais que l’Afrique est la terre qui peut nous permettre de nous réaligner avec notre nature profonde. (TransContinentsAfrica)
