Sénégal : il y a pourtant des cadres du Pastef au gouvernement

INTERROGATION. Alors que officiellement le Pastef a dit “non” à une participation au gouvernement, certains de ses cadres y figurent. Quelle signification donner à ce constat ?

Sénégal : il y a pourtant des cadres du Pastef au gouvernement

Le Sénégal, ses institutions, son parti majoritaire et même son opposition sont au milieu du gué. Sans être un bateau ivre, le pays est pris dans une bourrasque politique et institutionnelle qui le fragilise sérieusement, alors que sa dette atteint les 132 % du PIB, que beaucoup de chantiers sont à l’arrêt et que l’incertitude va grandissante. 

Une situation plus complexe qu’il n’y paraît

Entre Ousmane Sonko et Diomaye Faye, la rupture est consommée dans les formes les plus nettes. L’ex-premier ministre désormais au perchoir a créé la surprise en annonçant que son parti, le Pastef-Les Patriotes, ne participait pas à la future équipe gouvernementale, précisant que tout membre qui se rendrait à une consultation à titre individuel serait considéré comme agissant en dehors de son mandat. 

Pourtant, plusieurs cadres issus du Pastef ont été nommés malgré le désaccord de leur leader. Ainsi de Yankoba Diémé qui hérite du ministère des Forces armées, d’Ibrahima Sy qui reste à la Santé, de Moussa Bala Fofana nommé à l'Urbanisme, et d'Abdoul Ahad Ndiaye aux Transports. Leurs nominations, intervenues en dépit de la position officielle du parti, les placent en porte-à-faux avec la décision collective du Pastef.

Incontestablement, tous les militants ne suivent pas Ousmane Sonko aussi est-il logique de penser qu'il y a là les germes de courants différents ou plus loin d'une  fissure au sein même du Pastef. Ce serait entre, d'un côté, les cadres qui ont choisi la loyauté au président Diomaye, et de l'autre, ceux qui ont choisi la loyauté au président du parti.

Un gouvernement qui illustre l’ambition de Diomaye

Faisant avec ses partisans, le président Diomaye a pourvu les postes économiques stratégiques à des technocrates chevronnés. Ainsi de Cheikh Diba aux Finances, au Plan et à l'Économie, et d’Abdourahmane Diouf à l'Énergie et au Pétrole. Au regard de la situation économique délicate du Sénégal, ces profils disent l'ambition de Diomaye de prendre à bras-le-corps la question de la dégradation S&P, la relation à établir avec le FMI, et la gestion des contrats et ressources concernant les puits de pétrole de Sangomar et  le gaz de GTA. Parallèlement à la politique, il faut trouver des solutions aux problèmes économiques et à la crise financière qui guette. 

Un autre poste stratégique : l’Intérieur ! La nomination de Makhtar Cissé à ce ministère ne peut pas manquer de retenir l'attention dans ce contexte de confrontation avec le Pastef. Faut-il rappeler que c'est aussi le ministère qui gèrera les manifestations si Sonko mobilise sa base alors que Guy Marius Sagna a chargé Diomaye, après le retrait du Pastef, d’effectuer “un braquage électoral”. 

Tout cela indique que plusieurs scénarii sont sur la table. Ils peuvent aller d’une cohabitation fonctionnelle à la rupture, laquelle peut se faire au niveau institutionnel par la motion de censure ou par la dissolution de l’Assemblée mais aussi au sein du Pastef sous la forme d’une scission. Au regard de la tradition politique sénégalaise, une réconciliation négociée n’est pas à exclure… en attendant l’élection présidentielle de 2029. 

Quels scénarii possibles dans les prochains temps ? 

  • Le premier scénario peut consister dans une cohabitation de fait entre un exécutif dominé par des techniciens et une assemblée dominée par les partisans d'Ousmane Sonko. Sans passer à une position d’opposition frontale, le Pastef exerce un contrôle strict de l’action gouvernementale. Dans ce scénario, Sonko depuis le perchoir de l'Assemblée nationale laisse Diomaye gouverner, sans le soutenir activement, sans le renverser non plus. Dans ce cas de figure, il prend acte des décisions que le gouvernement aura prises par décret sans l’assentiment de son parti et se fait sa liste de griefs qu’il ne manquera pas d’utiliser le moment venu en vue de l’élection de 2029. Dans ce cas de figure, les deux parties gouvernent dans l’intérêt bien compris de chacune en guettant les éventuels faux pas. 
  • Le second scénario est celui de la rupture totale. Dans ce cas, le président de la République a toute latitude, par une disposition de la Constitution, de dissoudre l'Assemblée nationale. Ne pouvant le faire dans les deux premières années de la législature, il serait obligé là d’attendre décembre 2026 pour le faire légalement. Si le président peut dissoudre l’Assemblée, les députés peuvent faire tomber le gouvernement en votant une motion de censure ou en refusant la confiance au gouvernement après le discours de politique générale du Premier ministre. Au-delà, les députés Pastef peuvent rejeter le budget 2027 et bloquer la loi de finances rectificative. Une chose est sûre, c’est que dans ce scénario, le risque serait grand et pour l’un et pour l’autre. Pour Diomaye, il serait risqué de convoquer des élections législatives anticipées alors qu’il n’a pas eu le temps de consolider la base de sa coalition Diomaye Président devenue par la force des choses son mur porteur politique. Pour Sonko, il s’agit de ne pas faire apparaître son parti comme seulement préoccupé à bloquer l’action gouvernementale en dépit de l’urgence de la situation.
  • Le troisième scénario est celui qui prolonge dans les institutions une scission interne au Pastef. C’est celui qui transparaît avec la participation de cadres du Pastef au gouvernement malgré le refus officiel de l’appareil du parti de participer au premier gouvernement d’Al Aminou Lo, le deuxième de Diomaye. Concrètement, cela signifie que le Pastef peut se retrouver moins fort du fait que ses militants, et peut-être certains de ses députés, vont être partagés entre une loyauté présidentielle et une loyauté  partisane. Alors que Guy Marius Sagna et la base radicale du PASTEF exigent que les cadres du Pastef au gouvernement soient exclus du parti, le risque de fragmentation devient réel puisque Diomaye peut ainsi se retrouver avec des alliés parlementaires qui pourraient lui permettre de gouverner sans dissolution. 
  • Le quatrième scénario se nourrit de l’histoire et de la sociologie politique du Sénégal. Même s’il est le moins probable, il ne peut pas être écarté tellement la politique sénégalaise nous a habitués à des retournements spectaculaires dans un environnement où les  médiateurs religieux, familiaux et politiques ont leur importance et peuvent jouer un rôle déterminant dans la suite des événements. Dans ce cas, il faudrait bien sûr que chacun fasse un minimum de concession. Sur les questions de gouvernance, de direction politique du Pastef, de place de la base militante dans les décisions, Diomaye devrait laisser plus de place aux arguments d’Ousmane Sonko. De son côté, celui-ci devrait accepter de revenir dans une coalition où il n'est plus le Premier ministre mais reste une figure incontournable… avec des garanties pour 2029. N’oublions pas qu’Abdoulaye Wade, dont on vient de célébrer le centenaire, avait finalement rejoint un gouvernement d'union nationale en 1995 après des années d'opposition à Léopold Sédar Senghor puis à Abdou Diouf. 

En un mot comme en cent, si la situation est critique et tendue, elle n’est pas sans issue. Tout dépendra du pari que chacun voudra faire sur l’avenir car s’il y a un présent qui ne manquera pas de peser lourd dans les années à venir, c’est bien celui que vit le Sénégal aujourd’hui au lendemain de deux raz de marée électoraux qui illustrent la volonté des populations sénégalaises à donner les moyens à une majorité politique de concrétiser son projet. Reste à savoir si cette majorité saura trouver le bon tempo pour, de manière réaliste, le mettre en oeuvre et inscrire le pays dans une orbite de prospérité et de meilleure souveraineté. (TransContinentsAfrica)

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