La capitale kényane accueille un rendez-vous inédit : la Pan-African Architecture Biennale. Il s'agit d'un projet indépendant porté par l'architecte somalo-italien Omar Degan, en partenariat avec l'Architectural Association of Kenya. Sur un continent où les initiatives de cette ampleur restent rares, l'événement tranche. Bien que le Congrès triennal de l'Union des Architectes d'Afrique, fondé en 1981, rassemble les organisations professionnelles d'une quarantaine de pays et que des rendez-vous locaux existent aussi, à l'image du Nigeria Build Expo ou du Chale Wote Festival d'Accra, il convient de faire ce constat qu'aucun de ces rendez-vous n'avait, jusqu'ici en tout cas, cette vocation panafricaine que met en avant la Pan-African Architecture Biennale.
Une volonté : déplacer le centre du discours
Le thème choisi donne le ton : "Déplacer le centre : de la fragilité à la résilience". On voit d'emblée que l'ambition dépasse la simple présentation de projets. Il s'agit en réalité de reprendre la paternité du récit, de bousculer les narratifs hérités de la période coloniale, et de construire un regard porté depuis l'Afrique elle-même.
Pour Omar Degan, cette bascule passe par la mise en lumière des villes africaines, de la mémoire culturelle et du design sur la scène internationale, et cela à l'heure où les questions d'espace, d'identité et de climat redessinent les équilibres mondiaux.
L'édition inaugurale réunira architectes et cabinets venus de tout le continent et de sa diaspora. Et ce sera autour d'urgences communes telles que le dérèglement climatique et les pratiques réparatrices dans un contexte où les catastrophes naturelles pèsent chaque année davantage.
Le Programme des Nations unies pour le développement établit d'ailleurs un lien direct entre logement, crise climatique et conflits. L'Afrique n'échappe pas aux plus de 120 millions de déplacés forcés recensés dans le monde. On le sait, une large part de ces déplacés échoue dans des villes mal préparées à les accueillir. D'où l'urgence signalée de voir comment anticiper. D'ici 2050, la crise climatique pourrait en effet effacer près de 9 % de la valeur du marché immobilier mondial, soit environ 25 000 milliards de dollars.
Le poids du déficit d'infrastructures
Au-delà de cette édition inaugurale de Nairobi de la Pan-African Architecture Biennale, il est prévu que les suivantes se tiennent de façon rotative dans différents pays africains. De quoi élargir, dans la durée, le champ des défis à traiter.
Le premier d'entre eux reste financier. Le rapport UN-Habitat sur l'état des villes africaines en 2026 décrit l'urbanisation comme l'une des tendances fortes les plus déterminantes pour l'avenir du continent. La nouveauté, c'est qu'il y a la possibilité, pour ses villes, de contourner les modèles de développement classiques au profit d'approches plus sobres et technologiquement avancées.
Il y a cependant un écueil à contourner : trouver un moyen de combler l'écart d'investissement.
Pourquoi ? Il faut savoir que les besoins annuels en infrastructures sont estimés à 157 milliards de dollars, soit très au-dessus des niveaux d'investissement public actuels. La Banque africaine de développement rappelle que le continent ne consacre que 4 % de son PIB aux infrastructures, contre 14 % en Chine. Un écart qui amputerait la croissance annuelle de près de deux points et pèserait sur la compétitivité industrielle.
Selon l'OCDE et l'Union africaine, les partenaires bilatéraux et multilatéraux restent la première source de financement des infrastructures africaines, à hauteur de 48 %, alors même que le continent disposerait, selon l'Africa Finance Corporation, de près de 4 000 milliards de dollars de capitaux domestiques mobilisables.
Habitat informel et gouvernance foncière
À ce déficit, il faut ajouter la faible structuration du secteur du logement.
Près de 240 millions d'Africains, soit près de la moitié de la population urbaine du continent, vivent aujourd'hui dans des habitats informels, souvent privés d'accès à l'eau, à l'électricité ou à l'assainissement. La population urbaine africaine devant doubler d'ici 2050, avec 600 millions d'habitants supplémentaires, la pression ne devrait faire que croître.
La question foncière n'est pas en reste. Le foncier représente près d'un tiers du prix total du logement dans les villes africaines. La gouvernance foncière apparaît ainsi comme un maillon central de toute politique crédible de l'habitat, freinée moins par les textes que par une gouvernance éclatée entre échelons national et local, une réglementation urbaine parfois datée et un manque de professionnels formés.
Ces enjeux ne sont pourtant pas ignorés au niveau politique. Mi-février 2026, à Addis-Abeba, les chefs d'État de l'Union africaine ont lancé le Mécanisme africain de financement des infrastructures. Celui-ci est destiné à accélérer la préparation et le financement des projets transfrontaliers prioritaires liés à l'Agenda 2063 et à la Zone de libre-échange continentale africaine.
Entre initiative indépendante et instrument politique continental, un même constat s'impose : l'Afrique ne peut plus penser son bâti sans penser, dans le même mouvement, son financement, sa gouvernance et son récit. (TransContinentsAfrica)
