Landes, Gironde : Baye Moctar Diop sur les traces oubliées des tirailleurs sénégalais

HOMMAGE. Deux journées, deux villages, une même mémoire. Les 20 et 21 août, l'ambassadeur du Sénégal en France s'est rendu successivement à Saint-Vincent-de-Paul, dans les Landes, puis à La Teste-de-Buch, en Gironde.

Landes, Gironde : Baye Moctar Diop sur les traces oubliées des tirailleurs sénégalais

Comment honorer au mieux la mémoire des tirailleurs sénégalais ? Cette question, l’ambassadeur du Sénégal en France se l’est posé comme nombre d’Africains mais aussi de Français attachés à l’Histoire et reconnaissants du sacrifice que ces combattants venus des colonies d’Afrique ont consenti dans les guerres mondiales du 20e siècle, et dans les deux, pour défendre et libérer la France au-delà de leur aspiration légitime à être des citoyens à part entière. La visite que Baye Moctar Diop a effectué sur ces deux sites situés dans, l'un dans les Landes, l'autre en Gironde, a refait surgir un fil, le fil commun de la présence africaine sur le sol français pendant ces deux conflits meurtriers, une présence combattante. 

D’abord, l’étape de Saint-Vincent-de-Paul

Le 20 août, dans la salle des fêtes de l'hôtel communal de Saint-Vincent-de-Paul, l'ambassadeur a remis les insignes de Chevalier de l'ordre national du Lion à Régine Daguinos et Pierre-François Houpeau, en vertu du décret n° 2026-902 du 29 avril 2026. 

L'ambassadeur Baye Moctar Diop entre Régine Daguinos et Pierre-François Houpeau, les deux récipiendaires à qui il a remis les insignes de Chevalier de l'ordre national du Lion. 
L'ambassadeur Baye Moctar Diop entre Régine Daguinos et Pierre-François Houpeau, les deux récipiendaires à qui il a remis les insignes de Chevalier de l'ordre national du Lion. 

Il agissait au nom du président de la République, Bassirou Diomaye Faye, aux côtés du Consul général du Sénégal à Bordeaux, Abdoulaye Diallo. La sénatrice des Landes et le maire de la commune avaient tenu à rehausser la cérémonie de leur présence.Mais pourquoi ces décorations ? 

La reconnaissance d’un combat pour la mémoire 

Il y a que le couple se bat depuis dix-sept ans pour préserver l'ex-camp de prisonniers de Buglose, à quelques kilomètres au nord du village. Ce camp fut construit par l'armée allemande en 1940, sur douze hectares de pinède communale rasée pour l'occasion. 

Il s'agissait d'un Arbeitskommando, un camp de travail rattaché administrativement au Frontstalag 222 de Bayonne. Une inspection de la Croix-Rouge française y dénombre, entre juillet et novembre 1941, près de 600 prisonniers coloniaux : Sénégalais, Marocains, Algériens, Malgaches, Ivoiriens, Guinéens, Soudanais (l'actuel Mali), Dahoméens et Indochinois. 

La commémoration en souvenir des tirailleurs a mobilisé, au-delà de l'ambassadeur Baye Moctar Diop, des Sénégalais ainsi que des Français, dont des anciens combattants et des jeunes. 
La commémoration en souvenir des tirailleurs a mobilisé, au-delà de l'ambassadeur Baye Moctar Diop, des Sénégalais ainsi que des Français, dont des anciens combattants et des jeunes. 

Ces hommes, capturés lors de la débâcle de mai-juin 1940, furent affectés à des travaux forestiers, à l'extraction de bois de mine et à l'extension de la base aérienne de Mont-de-Marsan, dans le cadre de la politique de collaboration économique du régime de Vichy avec l'occupant. Le camp ne fut libéré que dans la nuit du 24 août 1944, lorsque les gardiens allemands l'abandonnèrent précipitamment.

Après la Libération, une chape de silence recouvrit ces camps de prisonniers coloniaux, sujet gênant à une époque où l'on préférait ne pas trop interroger les compromissions locales avec l'occupant. 

Le camp de Buglose sorti de terre par la tempête

Le site de Buglose, rendu à la forêt, sombra dans l'oubli jusqu'à ce que la tempête Klaus, en janvier 2009, déracine la pinède qui l'avait recouvert et mette au jour ses fondations. C'est cette découverte fortuite qui poussa la commune, sous l'impulsion de son maire d'alors, puis une association fondée en 2012, à transformer les ruines en lieu de mémoire.

Cette page de l'histoire résonne avec un autre pan, plus sombre encore, du printemps 1940 : les massacres de tirailleurs sénégalais faits prisonniers par la Wehrmacht. 

Loin d'être toujours traités comme de simples prisonniers de guerre, plusieurs centaines d'entre eux furent exécutés sommairement dans les jours suivant leur capture, notamment à Aubigny dans la Somme ou au bois d'Eraine dans l'Oise, où huit officiers des 16e et 24e régiments de tirailleurs sénégalais furent abattus au lendemain de leur reddition. Ces épisodes, longtemps minorés, ont fini par être documentés par les historiens comme le versant français d'une violence raciale spécifique de la campagne de 1940.

Ensuite, l’étape du Natus, un ossuaire de la Grande Guerre

Le lendemain, 21 août, la délégation s'est recueillie à la nécropole nationale du Natus, sur la commune de La Teste-de-Buch, où reposent 940 tirailleurs sénégalais. La cérémonie, présidée par le Sous-préfet d'Arcachon, réunissait le maire, plusieurs élus de la circonscription et l'Union des Travailleurs Sénégalais de France, engagée de longue date dans la préservation de cette mémoire.

Le site du Natus est le vestige du camp du Courneau, créé en juillet 1916 dans une lande marécageuse proche de Bordeaux pour y donner une instruction militaire et linguistique aux tirailleurs venus d'Afrique-Occidentale française avant leur envoi au front. Plus de 27 000 hommes s'y succédèrent entre 1916 et 1917. 

Natus, le “camp de la misère”

Les conditions d'hébergement y furent si désastreuses entre humidité, maladies respiratoires et hivers rigoureux mal anticipés pour des troupes originaires de régions tropicales. Le camp fut ainsi rapidement surnommé le “camp de la misère”. Près d'un millier de soldats y périrent avant même d'avoir combattu. Les derniers tirailleurs quittèrent les lieux en août 1917. Réaménagée en 1928, la nécropole a vu ses dépouilles exhumées en 1967 et regroupées sous un mémorial-ossuaire, qui lui donne sa physionomie actuelle. 

En 2018, à l'occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, le ministère des Armées y a fait ériger cinq stèles portant les noms des soldats identifiés.

De le pertinence d'une politique mémorielle 

Dans son allocution au Natus, l'ambassadeur Baye Moctar Diop a inscrit sa présence dans une démarche qu'il a qualifiée d'exigence intime et morale, portée par des valeurs universelles d'humanité et de fraternité. 

Il l'a reliée aux orientations diplomatiques du Sénégal, qui fait aujourd'hui de la politique mémorielle un axe à part entière de sa relation avec la France dans la continuité de la reconnaissance, en 2024, du massacre de Thiaroye par le président français Emmanuel Macron. 

Des officiels de plusieurs niveaux s'étaient déplacés pour ce moment de commémoration. 
Des officiels de plusieurs niveaux s'étaient déplacés pour ce moment de commémoration. 

Également de l'institution, la même année, d'une Journée du Tirailleur fixée au 1er décembre par le président Bassirou Diomaye Faye, cela en écho à une première date commémorative, le 23 août, instaurée dès 2004 par le président Abdoulaye Wade en souvenir de la libération de Toulon.

De Buglose au Natus, deux camps que tout sépare, une guerre, un statut, un degré de violence, racontent pourtant la même histoire : celle de dizaines de milliers d'Africains venus, contraints ou volontaires, servir une France qui a mis des décennies à leur rendre justice. 

Que ce travail de mémoire soit aujourd'hui porté conjointement par des associations locales, des élus de toutes sensibilités et la diplomatie sénégalaise dit peut-être l'essentiel : la reconnaissance, quand elle vient enfin, ne se décrète pas d'en haut seulement. Elle se construit, patiemment, à la jonction du terrain et de l'État. (TransContinentsAfrica)

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