Face aux conséquences désastreuses du changement climatique qu’elle subit à l’instar des autres continents alors que sa responsabilité sur le réchauffement de la couche d’ozone est la plus faible de tous, l’Afrique a choisi de ne pas se taire et de nommer les choses. Les choses, c'est-à dire la nécessité pour les pays industrialisés d’intégrer au mieux que les dommages causés ne peuvent pas passer à pertes et profits.
A Lilongwe, en mars dernier, des représentants de gouvernements, de la société civile et des partenaires du développement se sont donc donnés rendez-vous. Il s’agissait de fournir une plateforme aux acteurs africains pour élaborer des stratégies visant à promouvoir un financement et un soutien technique durables, équitables et justes en matière de pertes et dommages en Afrique. Cela s’impose d’autant plus que, dans le contexte de tensions géopolitiques qui a prévalu lors des récentes négociations sur le climat, l’engagement des pays industrialisés en faveur de la justice climatique a faibli avec comme conséquence des financements de plus en plus limités.
Un constat : l'important fossé entre les besoins et les financements reçus
Dans leur déclaration commune à l’issue de la Conférence co-organisée par le Civil Society Network on Climate Change (CISONECC) en collaboration avec des partenaires africains du climat et de la justice climatique, dont l’Alliance panafricaine pour la justice climatique (PACJA), les participants ont justement rendu public que moins d'un milliard de dollars américains a été mobilisé pour les pertes et dommages en quatre ans, alors que les besoins annuels sont estimés à un niveau entre 400 et 800 milliards de dollars américains. Par ailleurs, seuls 10% du financement climatique parviennent aux communautés en première ligne, les enfants et les jeunes ne recevant que 2,4 % du financement climatique.
Pour les experts africains, le désengagement des pays développés reflète un manque de volonté politique pour mettre en œuvre leurs obligations convenues de limiter le réchauffement climatique à moins de 1,5 °C, comme en avait appelé l'Accord de Paris. “Cet échec pèse de manière disproportionnée sur les pays africains, qui en subissent les conséquences les plus graves malgré leur contribution minimale aux émissions historiques à l'origine de la crise climatique”, ont déploré les participants à la Conférence.
Une volonté : mettre les pays développés face à leur responsabilité
A Lilongwe, il a aussi été rappelé que les réparations, telles que définies dans les Principes de base et directives des Nations Unies concernant le droit à un recours et à la réparation, englobent la restitution, l'indemnisation, la réhabilitation, la satisfaction et les garanties de non-récurrence. Egalement que la crise climatique est une injustice structurelle avec des parties responsables identifiables ayant des obligations de réparation.
Pour l’Afrique, l'adaptation et la réparation des pertes et dommages est d’autant plus urgente que pour y remédier, les gouvernements peuvent être contraints à s’endetter aggravant ainsi les crises budgétaires de leurs États. A cela, il faut ajouter que “les cadres actuels ne rendent pas suffisamment compte des pertes et dommages, y compris des opportunités de développement manquées telles que l'investissement dans le capital humain, ainsi que des effets cumulatifs des catastrophes récurrentes induites par le climat”.
Un appel à engager des actions concrètes
Le tableau dressé, la Conférence sur les pertes et dommages a débouché sur un ensemble de propositions et un appel à des actions concrètes.
Sur la question des voies de financement et accès élargis, diversifiés et simplifiés pour le financement des pertes et dommages, il a été recommandé que les pays développés financent le Fonds pour la réponse aux pertes et dommages (FRLD) en fonction de leur responsabilité historique. Et pour éviter que s’aggrave le fardeau de la dette, “le FRLD devrait donner la priorité aux subventions ». Dans le même temps, « le financement doit rester accessible, transparent, participatif et axé sur la communauté”.
En matière de réformes des mécanismes de gouvernance des pertes et dommages, l’Afrique appelle à ce que les dirigeants des pays industrialisés accélèrent les réformes significatives dans le domaine du financement mondial. Objectif : garantir des réponses en matière de pertes et dommages opportunes, accessibles et adaptées.
Par ailleurs, la Conférence a recommandé l’établissement par l'Union africaine d’un mécanisme continental de coordination des pertes et dommages, y compris une initiative panafricaine de données sur celles-ci afin de normaliser les méthodologies et de permettre la production de données probantes.
Pourquoi tout ne semble pas perdu
Au regard de tous ces éléments qui illustrent en creux bien des insuffisances, la cause est-elle perdue ?
Non, estiment certains experts avertis, mais à condition que des propositions comme celles qui suivent soient prises en compte.
Ainsi d’établir un réseau formel aux niveaux continental et national pour encourager l'action citoyenne dans tous les pays africains, fournir une assistance technique africaine opportune et axée sur la demande, garantir une coordination panafricaine et une feuille de route concrète pour la COP32, enfin, lancer une plateforme multipartite pour un plaidoyer continental et mondial durable. Tout cela avec comme perspective de faire de la justice climatique la priorité des priorités et, par conséquent, de rendre justice à l’Afrique.
Il faut ajouter à cela que des actions ont déjà été posées qui vont dans le bon sens.
Tout d’abord, il y a l'avis consultatif historique de la Cour internationale de Justice de juillet 2025. La Cour y affirme les obligations contraignantes des États en vertu du droit international coutumier et invoque le droit de la responsabilité des États comme des avancées importantes sur les plans juridique et institutionnel.
Il y a en sus, la récente résolution de l'ONU reconnaissant la traite transatlantique des esclaves comme le crime le plus grave qui ait été commis contre l'humanité. De fait, beaucoup plus qu’une exigence morale, la justice climatique est une “obligation juridique et politique ”. (TransContinentsAfrica)
