Sans jamais forcer le trait ni céder aux modes, Ismaël Lô a tracé sa route, une route singulière qui a inscrit cet artiste attachant dans la légende des musiques du Continent qui se sont petit à petit imposés ces derniers temps à travers le monde. Né à Dogondoutchi, au Niger, d'un père sénégalais wolof et d'une mère nigérienne, il grandit à Rufisque, aux portes de Dakar, où la famille rentre peu après sa naissance. Interrogé par RFI à l'occasion de cet anniversaire, il a livré un regard apaisé sur ce parcours. “Un sentiment de satisfaction, a-t-il dit, “et de reconnaissance envers ce qui lui a permis de continuer à évoluer dans la musique”.
Tout a commencé avec des pinceaux…
Rien ne prédestinait Ismaël Lô à la musique dans une famille où cette activité n'était pas reconnue comme un métier. Il a confié à RFI qu'il s'imaginait au départ suivre la voie de son père, douanier, celle vers la médecine ou une profession de ce genre. Adolescent, il partage pourtant son temps entre la guitare, fabriquée avec ses cousins, et le dessin.
À la mort de son père, en 1970, il s'inscrit à l'École des Arts de Dakar, où il se perfectionne en peinture pendant deux ans.
C'est un passage télévisé qui scelle son destin. Le souvenir le plus vif qu'il garde de sa carrière reste son tout premier passage à l'antenne, dans l'émission Télé Variétés de la RTS, aux côtés de l'animateur Maguette Wade. “”Un trac immense”, se souvient-il, “pour un artiste qui redoutait alors la caméra”.
Le chemin qui mène à son style reconnaissable
Sa route croise bientôt celle du Super Diamono, groupe alors adulé par la jeunesse dakaroise, aux côtés d'Omar Pène. L'aventure collective dure quelques années avant qu'Ismaël Lô ne reprenne son indépendance en 1984 pour se lancer en solo.
“Xalat” (1984), “Xiff”, puis “Natt” en 1987 posent les bases d'un mbalax-folk mêlant guitares, harmonica, claviers et cuivres. “Diawar” (1988), plus mbalax, rencontre un vrai succès au Sénégal. Il crée alors son propre label, Ilopro, un signe de son souci d'indépendance artistique, et publie “Wadiour” en 1990, un disque dédié aux parents.
La sortie de “Tajabone”, la consécration
C'est la nouvelle version de “Tajabone”, parue chez Barclay en 1991, qui offre à Ismaël Lô sa reconnaissance internationale. La chanson puise dans un souvenir d'enfance : les célébrations de l'Achoura, au début de l'année musulmane dans un environnement où “les hommes se déguisaient en femmes et les femmes en hommes” dans les quartiers de son enfance. “Un souvenir marquant qui l'a poussé à écrire”, dit-il, “une chanson qui aujourd'hui le fascine et le dépasse” tant elle est devenue un succès mondial.
Quant à expliquer pourquoi “Tajabone” a percé plus qu'une autre, il s'y refuse, presque amusé : on écrit d'abord pour soi, avant de le partager avec le public, et ce qui prend ensuite relève d'un mystère qu'on n'explique pas.
Le titre traverse l'Afrique, les États-Unis, le Japon et l'Europe, et vaut à son auteur le surnom de « Bob Dylan africain ». En 1994, l'album « Iso », enregistré à Paris avec quatuor à cordes et piano, confirme cette trajectoire en s'installant dans le top 10 du classement Billboard des musiques du monde.
Il refuse pourtant de hiérarchiser son œuvre : chacune de ses chansons est, à ses mots, comme un enfant, et l'on ne préfère pas un enfant à un autre, “même si certains”, reconnaît-il, “ont plus de chance que d'autres”.
Les tournées et la découverte d'un autre monde
Ses premières tournées hors du Sénégal le confrontent à un choc culturel qu'il évoque sans détour. “En France”, dit-il, “on ne salue pas un voisin qu'on ne connaît pas, chacun est pressé, l'hospitalité n'a pas la même couleur qu'à Dakar”. Ce contraste, loin de le décourager, a nourri sa musique : “c'est là”, confie-t-il à RFI, “qu'il a compris le sens profond de sa propre chanson et le désir de rentrer chez lui, où l'accueil reste ouvert et chaleureux”.
Pour une musique de paix et de tolérance
Au fil de ses textes, Ismaël Lô a porté des messages de paix, de tolérance et de justice, une dimension qu'il revendique comme la raison même de son écriture. Pour lui, une chanson doit avoir un sens, pousser à la tolérance, au partage plutôt qu'à la haine, et permettre aux enfants de grandir dans la joie. Il décrit ce processus créatif comme spontané : l'idée vient naturellement, puis se façonne au fil des réécritures, jusqu'à ce que les mots sonnent juste.
Un artiste au carrefour des arts
La musique d'Ismaël Lô a nourri le cinéma africain et au-delà. Il a ainsi composé et joué dans “Camp de Thiaroye” d'Ousmane Sembène (1988), tenu un rôle dans “Tableau ferraille” de Moussa Sène Absa (1996) et dans “Afrique, mon Afrique” d'Idrissa Ouédraogo (1997).
Consécration inattendue : le cinéaste espagnol Pedro Almodóvar insère “Tajabone” dans la bande-son de “Tout sur ma mère” en 1999, offrant à la chanson une seconde vie auprès d'un public totalement étranger à son contexte d'origine.
Les distinctions ponctuent ce parcours : trophée RFI/Sacem en 1992, artiste masculin de l'année aux Kora All-Africa Music Awards, Légion d'honneur en 2002.
Ismaël Lô a également collaboré avec des artistes venus d'autres horizons, de Marianne Faithfull à Stephan Eicher, preuve d'une musique capable de dialoguer au-delà des frontières stylistiques.
À 70 ans, le symbole de toute une génération
Depuis “Tajabone”, Ismaël Lô n'a publié qu'une poignée d'albums, fidèle à une exigence qui privilégie la justesse à l'abondance. “Mais l'âge”, dit-il en riant presque, “ne change rien à l'envie”. Il se sent toujours animé par la même passion d'écrire de belles chansons qu'à 25 ou 35 ans. Un nouvel album serait en préparation. “Inch'Allah, bientôt”, confie-t-il à RFI sans plus de précision, fidèle à sa pudeur légendaire sur ses propres projets.
À 70 ans, Ismaël Lô demeure une figure tutélaire de la musique sénégalaise et, plus largement, d'une Afrique qui a su exporter ses formes sans les dénaturer. Son parcours illustre une trajectoire propre à toute une génération d'artistes africains des années 1980-1990. Partis de scènes locales, à partir du mbalax ou du highlife, du folk mandingue ou de la rumba, ils ont su imposer au monde une musique pensée depuis le continent, et non façonnée pour lui plaire. C'est peut-être là, plus que dans le seul succès de “Tajabone”, que réside l'héritage véritable d'Ismaël Lô. (TransContinentsAfrica)
