Didier Claes : "L’Afrique occupe une place essentielle dans l’histoire universelle de l’art"

ENTRETIEN. Commissaire d’Africa Legacy qui s’annonce comme l’un des grands rendez-vous artistiques de cette rentrée à Bruxelles, Didier Claes revient sur la genèse de cette exposition hors normes.

Didier Claes : "L’Afrique occupe une place essentielle dans l’histoire universelle de l’art"

Souvent, les plus belles choses naissent de petits riens qui deviennent un grand tout. C’est le cas d’Africa Legacy, dont l’origine remonte à une rencontre entre Philippe Close et Didier Claes. D’une idée lancée par le bourgmestre de Bruxelles, le marchand d’art s’est immédiatement emparé du projet pour le transformer en réalité.

Placée sous le commissariat de ce collectionneur érudit, qui se réinvente ici en curateur, l’exposition réunira plus de 250 œuvres, classiques et contemporaines, dans un parcours inédit faisant dialoguer époques, cultures et sensibilités à l’Espace Vanderborght, mis à disposition pour l’occasion. Soutenue par plusieurs partenaires publics et privés, Africa Legacy porte une ambition forte : rappeler la place essentielle des arts africains dans l’histoire mondiale de l’art. Bruxelles deviendra ainsi le point de rencontre entre un héritage riche et une création contemporaine remarquable. Cependant, vous n’aurez que 2 mois pour découvrir cet événement d’envergure. Vous voilà prévenus !

Pour nous éclairer sur les coulisses et les ambitions de ce grand rendez-vous, Didier Claes s’est prêté au jeu de l’entretien pour TransContinentsAfrica.

TransContinentsAfrica : Qu’est-ce qui a donné naissance à l’idée d’Africa Legacy, et quel récit souhaitez-vous proposer aux visiteurs à travers ce parcours ?

Didier Claes : Africa Legacy est avant tout un hommage aux artistes africains, anciens comme contemporains. L’idée de cette exposition est née d’une conviction que je porte depuis toujours : l’Afrique occupe une place essentielle dans l’histoire universelle de l’art. 

J’ai voulu réunir dans un même espace des œuvres anciennes, modernes et contemporaines et permettre au visiteur de traverser plusieurs siècles de création. Mon intention n’est pas de raconter une histoire linéaire de l’art africain, ni de prétendre qu’une œuvre contemporaine serait nécessairement l’héritière directe d’une œuvre ancienne. Je souhaite plutôt faire ressentir la permanence et la puissance de la création artistique sur le continent africain.

L'affiche de l'exposition Africa Legacy qui va se tenir à Bruxelles, à l’Espace Vanderborght, au 50 rue de l'Ecuyer du 4 septembre au 1er novembre 2026.
L'affiche de l'exposition Africa Legacy qui va se tenir à Bruxelles, à l’Espace Vanderborght, au 50 rue de l'Ecuyer du 4 septembre au 1er novembre 2026.

J’ai imaginé le parcours en commençant par les œuvres classiques, avant de poursuivre avec l’art moderne et contemporain. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer ce qui demeure, ce qui se transforme et surtout ce qui se réinvente. Africa Legacy est avant tout une invitation à regarder les œuvres, à ressentir leur beauté et à considérer l’Afrique comme un espace vivant, dynamique et majeur de création. 

Comment avez-vous opéré la sélection des œuvres, qui couvrent plusieurs millénaires et de nombreuses régions du continent africain ?

J’ai d’abord sélectionné les œuvres pour leur qualité, leur force et leur importance. Mon ambition n’était pas de constituer une encyclopédie de l’art africain ni de représenter systématiquement chaque région ou chaque culture. Ce serait d’ailleurs impossible.

Pour les œuvres classiques, j’ai pu m’appuyer sur de grandes collections privées et institutionnelles, avec notamment un ensemble important provenant d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest. Pour la partie moderne et contemporaine, certaines œuvres proviennent de collections privées, tandis que d’autres viennent directement des ateliers des artistes. 

Une photo de Malick Sidibé prise la nuit de Noël 1965 à Bamako. L'Afrique se raconte aussi par la photo. 
Une photo de Malick Sidibé prise la nuit de Noël 1965 à Bamako. L'Afrique se raconte aussi par la photo. 

Je tenais à ce que chaque œuvre puisse exister pleinement pour elle-même tout en trouvant sa place dans le parcours général de l’exposition. J’ai donc effectué cette sélection avec mon regard d’expert, mais aussi avec une sensibilité esthétique et curatoriale. J’ai recherché des œuvres capables de témoigner de la diversité des formes, des matériaux, des fonctions et des sensibilités artistiques du continent africain.

Je refuse justement de parler de "l’art africain" comme s’il s’agissait d’un langage unique. L’Afrique est un continent immense, composé d’une extraordinaire diversité de cultures, d’histoires et de sensibilités artistiques.

Les œuvres classiques que j’ai choisi de présenter ont des fonctions, des contextes et des langages extrêmement différents. Cette pluralité est tout aussi présente chez les artistes contemporains : un photographe sénégalais, un peintre congolais ou un artiste travaillant depuis la diaspora n’entretient pas nécessairement le même rapport à l’histoire, à l’identité ou à la tradition.

Une oeuvre du photographe sénégalais Omar Victor Diop à l'exposition Africa Legacy de Bruxelles. 
Une oeuvre du photographe sénégalais Omar Victor Diop à l'exposition Africa Legacy de Bruxelles. 

J’ai donc privilégié la juxtaposition plutôt qu’une démonstration trop théorique. Les artistes contemporains ne sont pas là pour « illustrer » les œuvres classiques, et les œuvres classiques ne sont pas là pour expliquer le présent. Je tiens à ce que chaque œuvre conserve son autonomie.

C’est précisément cette coexistence qui permet, je crois, d’échapper à une vision figée ou réductrice de l’Afrique et de montrer, au contraire, la multiplicité et la vitalité de ses créations.

Le titre évoque un “héritage”. De quel héritage parle-t-on : esthétique, spirituel, historique, culturel ou encore politique ?

Je dirais qu’il est tout cela à la fois, mais que le mot "héritage" doit surtout être compris comme quelque chose de vivant. Un héritage n’est pas uniquement ce que l’on conserve du passé. C’est aussi ce que l’on transmet, ce que l’on transforme et ce dont les générations suivantes font quelque chose de nouveau. C’est cette idée qui m’intéresse dans le mot Legacy. L’héritage africain n’est pas un patrimoine immobile que l’on regarderait uniquement rétrospectivement. C’est une force créatrice qui continue à produire des formes, des idées et des imaginaires, en Afrique comme au-delà de ses frontières.

Dans le contexte actuel des débats sur la provenance, la circulation et la restitution des œuvres africaines, comment vous inscrivez-vous avec Africa Legacy ?

Ces questions sont aujourd’hui incontournables et il est évidemment nécessaire de les poser. La provenance, les conditions de circulation des œuvres et l’histoire des collections font partie de l’histoire des objets eux-mêmes et doivent être étudiées avec rigueur et transparence.

Une statue d'Africa Legacy, exposition née d'un échange entre le Bougmestre de Bruxelles, Philippe Close, et le Commissaire de l'exposition, Didier Claes.
Une statue d'Africa Legacy, exposition née d'un échange entre le Bougmestre de Bruxelles, Philippe Close, et le Commissaire de l'exposition, Didier Claes.

Africa Legacy n’a cependant pas été conçue autour de ces sujets. Notre propos est d’abord artistique et culturel. Il consiste à replacer ces œuvres au centre du regard, à rappeler les artistes qui les ont produites et, surtout, à affirmer leur importance dans l’histoire universelle de l’art.

Une grande partie des œuvres classiques présentées provient de collections privées et institutionnelles, et ont des provenances anciennes et documentées. Cette histoire de la circulation des œuvres mérite elle aussi d’être connue et étudiée.

Mais je crois également qu’il faut éviter que l’art africain ancien ne soit désormais regardé exclusivement à travers la question de la restitution. Ces débats sont fondamentaux, mais les œuvres sont aussi des créations artistiques majeures. Elles doivent pouvoir être étudiées pour leur histoire, leur fonction, leur provenance, mais aussi être regardées pour leur force, leur intelligence et leur beauté. (TransContinentsAfrica)

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280