Son nom est déjà un programme. “United Afro Experts for Innovation”. Il terrasse d’ores et déjà certains préjugés dissociant les Africains et les Caribéens de l’innovation. Mieux, il interroge même la notion d’innovation dans toutes ses palettes et dans toutes ses expressions. Autant dire que quand on entre dans le territoire de l'organisation non gouvernementale UAEFI, il convient d'accepter de se remettre en question. Pas seulement sur l’histoire de l'apport scientifique des populations d’ascendance africaine mais aussi sur la profondeur et la puissance de leur volonté de construire et d’avancer ensemble.
Au-delà de ce que nous en dit dans cet entretien sa fondatrice Chrystèle Sanon d'ailleurs invitée à prendre la parole lors de l'Afrilabs Annual Gathering 2025 qui s'est tenue au bureau des Nations Unies à Nairobi ces 13, 14 et 15 octobre, cette citation de Maryse Condé éclaire déjà beaucoup sur cette structure basée pour le moment à Paris et qui regarde avec intensité du côté du continent africain et des Caraïbes : “La diaspora est une mémoire en mouvement, une force en attente”.
TransContinentsAfrica : Quel est l'élément déclencheur qui vous a conduit à créer UAEFI ?
Chrystèle Sanon : Je le situerai cet élément déclencheur autour de deux déclics.
Le premier, c'est la rencontre régulière de professionnels issus de la diaspora qui font réussir des projets ici à Paris et aussi en Amérique du Nord où je suis souvent allée. Ces professionnels sont soit des salariés, soit des entrepreneurs. Leur point commun, c'est qu'ils travaillent sur des projets à impact auxquels ils apportent leur expertise et leur expérience reconnues.
Le deuxième déclic a eu lieu en décembre 2024. Me voilà invitée à la première édition des Caribbean Innovation Days. Cet événement se tient en Guadeloupe, pour ajouter du beau au storytelling, se tient dans la ville de naissance de mon père.
Là, je découvre des écosystèmes d'innovation, ceux de Guadeloupe bien sûr mais aussi de Haïti, de la Jamaïque et de Sainte-Lucie, entre autres. Parce que, faut-il le rappeler, cet événement réunissait autant les Caraïbes francophone qu’anglophone,, j'y rencontre des acteurs qui me disent : "Tiens ! Tu es une spécialiste de l'incubation, on a besoin d'aide".
Je comprends vite alors que le niveau d'aide qui m'est demandé est au-dessus de ce que moi, personnellement, en tant que consultante ou en tant que fondatrice de Qwampus, mon centre de ressources pour mieux accompagner les porteurs de projets entrepreneuriaux, que je peux faire ou produire. Alors, je me dis qu'il faut que je conçoive une réponse à ce besoin qui a été exprimé.
C'est pourquoi, parce qu’on parle souvent de la difficulté qu'ont les entrepreneurs du continent et de la Caraïbe à lever des fonds et à mobiliser de l'expertise métier, je me suis dit : "D'un côté, j'ai des gens qui ont besoin de cette expertise métier, qui ont des incubateurs et qui sont en demande de mentors. Je peux les fournir en mentors, en coachs et en personnes ressources ; et de l'autre côté, je rencontre des gens qui ont du talent, sont sur des projets innovants qu'on ne peut pas adresser directement faute de canal pour le faire”.
Alors ma réflexion m'a conduit à me dire : “si j'arrive à réunir en une même organisation tous ces talents, on pourra apporter une réponse assez intéressante aux écosystèmes d'innovation”.
Quelle philosophie véhicule UAEFI ?
Le premier pied de notre philosophie est que j'aimerais donner un visage à l'expertise de la diaspora car aujourd'hui, si on ferme les yeux et qu'on dit "innovation", "expertise", "science". "deep tech", je ne suis pas sûr que ce soient des visages de la diaspora qui émergeraient spontanément dans les esprits. C'est donc déjà pour ça que le nom d'”United Afro Experts for Innovation" a été choisi.
Le deuxième pied de notre philosophie, c'est de dire qu'on ne veut pas, comme tous les autres acteurs, cibler les entrepreneurs directement. On veut contribuer à autonomiser des territoires et des organisations pour qu'elles puissent elles-mêmes devenir des outils, des espaces capables de continuer à produire des entrepreneurs à succès.
Le positionnement est donc de se dire qu'on veut aider à faire émerger ou à renforcer les capacités des écosystèmes d'innovation locaux avec le soutien des experts de la diaspora de ces pays.
Comment dans le domaine de l'innovation, un pont peut il être jeté entre les Afriques, je dis bien les Afriques et les diasporas éparpillées sur plusieurs continents ?
Je crois qu'il n'y a pas mieux que les projets et je vais vous dire pourquoi.
D'abord, une question : qu'est ce qu'un projet ? C'est la mise en commun d'une ressource intellectuelle, d'une énergie, d'un temps et d'une projection dans laquelle tout le monde gagne. Un expert ne demande pas autre chose que d'utiliser son expertise et de recevoir une contrepartie pour son expertise en plus de savoir qu'il a contribué à un impact positif. Voilà pour un premier point.
Pour un second, il convient de dire que le Continent et la Caraïbe ont besoin de projets, et de projets de développement de surcroît. Pourquoi ? Pour apporter des solutions aux défis importants à affronter, des propositions de valeur qui soient à même de résoudre des problèmes du terrain tels que l'accès à l'énergie, à certaines technologies et à des besoins primaires tels que les soins, la nourriture, etc.
Pour moi, le projet, c'est le liant qui permet la réunion et la rencontre des intérêts, donc de jeter un pont.
Quand on parle d'innovation, on pense souvent technologie or l'innovation s'applique aussi à la politique, à l'économique, au social et même au culturel. Comment voyez-vous, dans cette perspective plurielle, le brassage au sein de UAEFI ?
Le brassage est assez naturel. Ce brassage, je le porte d'autant plus que je me définis comme une adepte de la théorie dite du Triple helix model.
De quoi s'agit-il ?
C'est un modèle scientifique à travers lequel des chercheurs ont pu démontrer, qu'en matière entrepreneurial, le niveau de performance optimal d'un écosystème d'innovation est fonction de sa capacité à connecter à la fois le monde académique, le monde industriel et le monde institutionnel. Ces trois profils d'acteurs doivent eux-mêmes intrinsèquement se remettre en question et embrasser cette démarche d'innovation.
Le monde industriel doit innover au risque de mourir si ce n'est pas le cas car son enjeu c'est la compétitivité immédiate. Le monde académique doit constamment produire de nouvelles connaissances et de nouvelles technologies. C'est le travail des labos. Quant au monde institutionnel, il doit pouvoir comprendre, être au plus près et au cœur même de ces initiatives pour que le cadre réglementaire soit favorable à la démarche d'innovation et ne soit pas un frein, un obstacle, une barrière.
Quelles sont les différentes étapes ?
La première, c'est que nous avons constaté que beaucoup d'organisations se réclament de l'incubation de projets alors qu'en réalité elles ne sont que des organismes de formation dans une démarche de montée en compétence. Cela est très important dans la démarche d'incubation mais ce n'est pas la seule mission que doit remplir l'incubateur.
Après, il faut avoir l'autorité de ce jugement. Cela signifie qu'on travaille dans un premier temps à un mapping et surtout à des outils de scoring. On va donc essayer d'élaborer un standard pour légitimer notre vision et dire ce qui relève véritablement de l'incubation.
Je dois dire que nous ne sommes pas dans une démarche de critique vile et gratuite mais plutôt de dire, dans une courbe d'apprentissage, ce qu'on va vous aider à atteindre véritablement. Voilà pour la première étape.
Pour la deuxième étape, la question est de savoir comment apprendre de ces écosystèmes. A ce niveau, un travail de rapprochement et de compréhension des besoins est réalisé. Plusieurs questions : qu'est-ce qui bloque ? Quels sont les défis structurels des écosystèmes ? La réponse que donne cette somme de connaissances doit pouvoir nous permettre d'apporter des solutions adaptées.
En effet, nous ne venons pas en disant que nous avons toutes les solutions. Nous venons ,en disant permettez-nous aussi de comprendre comment vous fonctionnez. Nous avons évidemment des outils et des expériences positives mais nous voulons voir comment les rendre aussi positives pour vous.
Pour la troisième étape, l'idée est de devenir un acteur du changement parce que nous allons porter des sujets de lobbying sur des problématiques que nous avons identifiées. Cela est important car peu de gens parlent de manière opérationnelle. Beaucoup de gens parlent de l'Afrique, du développement des industries sauf que, pour nous et c'est l'un de mes réflexes, c'est nécessaire d'avoir une attitude, mieux, d'être des mécanos.
C'est quoi les mécanos ? Retournons à l'étymologie du mot et à la représentation qui accompagne ce mot.
Les mécanos, ce sont ceux qui sont sous la voiture. C'est sans lumière, c'est gras, c'est sale mais c'est le seul moyen de faire marcher la voiture quand elle est en panne. De fait, nous voulons travailler pour identifier des leviers stratégiques qui soient de nature à débloquer le potentiel de ces organisations.
Née dans la société civile, UAEFI a besoin d'essaimer et d'infuser au sein des communautés afro pour plus d'enrichissement et d'inclusion Quelle architecture vous paraît-il convenir de mettre en œuvre pour atteindre cet objectif ?
Pour ce qui est de l'architecture, voilà comment nous sommes structurés.
Il y a un bureau qui est composé de huit personnes, des professionnels aguerris qui gèrent l'entité. Ensuite, il y a des bénévoles qui sont des personnes ressources. Ils vont contribuer tantôt pour satisfaire des besoins de fonctionnement de l'organisation, tantôt pour participer à des projets spécifiques ou à des actions de lobbying.
Cela dit, il importe de préciser que le cœur de l'ONG est porté par des verticales, c'est à dire des expertises clairement identifiées qui vont être en pointe et en position de leader pour des projets spécifiques. Voilà donc pour le fonctionnement interne.
Aujourd'hui, nous sommes basés à Paris mais l'idée est d'avoir des organisations partenaires. Nous ne voulons en effet pas laisser croire que depuis Paris, on puisse piloter et connaître tous les besoins sur place en Afrique et dans les Caraïbes.
Notre vivier d'experts se voulant une force mobile implantant des solutions sur le terrain, nous avons besoin de financements mais aussi de partenaires relais qui, sur les territoires, font déjà un beau travail. Au-delà de dupliquer, l'idée est de rallier ces forces et d'avoir une position qui nous permette d'aller fédérer ces différentes capacités de telle sorte que tous les territoires puissent profiter de ces ressources.
C'est une manière de faire que tous ces territoires soient des opportunités pour les entrepreneurs de la communauté UAEFI.
Pour mieux être partie prenante dans la cité et impacter de manière optimum les politiques publiques dans les domaines qui l'interpellent, UAEFI a besoin de se connecter avec l'institutionnel. Quels sont les défis à relever sur ce plan ?
Tout d'abord, j'aime bien l'institutionnel parce que je crois que j'aime les challenges. J'aime quand c'est difficile à changer. En même temps, nous sommes arrivés à un moment où nos sociétés sont de plus en plus marquées par la culture du résultat. Je pense que c'est le bon moment pour identifier les carences et les problèmes et proposer des solutions en face.
Je pense qu'aujourd'hui, il y a de l'espace pour que des personnes et des organisations de la société civile viennent si elles sont porteuses de solutions opérationnelles.
Je dois préciser que là je ne suis pas dans le conceptuel. UAEFI n'est pas un think tank. Il se positionne plutôt comme un bras opérationnel sur des projets. Il devrait être possible de trouver des institutionnels prêts à se mobiliser même si, souvent, l'infiniment petit ne les intéresse pas forcément.
Au regard de tous ces éléments, tout notre travail va consister dans un jeu d'équilibriste pour montrer que certains leviers identifiés comme petits peuvent avoir un impact transformationnel intéressant. La difficulté réside dans la détermination du point où il faut placer le curseur pour que la connaissance et l'expertise acquises nous oriente vers des propositions de solutions et que cela soit perçu par les institutionnels comme les bonnes solutions aux problèmes identifiés.
Un exemple : j'étais en Côte d'Ivoire au mois de mars. On parlait d'entreprises du secteur informel. C'est plus de 90 % des entreprises. Je pense que l'incubation, dans sa dimension d'aide, peut permettre non seulement d'identifier mais aussi de sécuriser des business à travers des solutions de financement capables de nourrir des ambitions plus grandes et donc de penser à l'international. Certes, certains business informels sont très lucratifs mais il y a une nouvelle génération qui a besoin de reconnaissance aujourd'hui.
Je pense de fait que l'incubation est, en réalité, un moyen indolore pour justement attirer cette nouvelle génération d'entrepreneurs. Quelque part, c'est un canal pour inviter les entreprises à se formaliser et ainsi participer à une sorte de panafricanisme de l'innovation.
Comment visualisez-vous l'aboutissement idéal de UEAFI ?
Pour moi, l'aboutissement idéal serait d'avoir des incubateurs d'Afrique dirigés par des Africains, des incubateurs de la Caraïbe dirigés par des Caribéens, tous les deux connectés au reste du monde. Sous le modèle du Triple Helix, il devrait être possible de conjuguer la recherche des labos, la connaissance universitaire et le concours des gouvernements pour innover avec de nouvelles technologies. Par ce biais, on se donne les moyens d'accéder à des opportunités sur des marchés internationaux
Cela dit, en Afrique et dans la Caraïbe, il y a cet élément qui est la frugalité dans l'innovation. Celle-ci adresse des problématiques sur lesquelles ces deux régions pourraient avoir de l'avance. Cela peut concerner la question de la gestion de la rareté de l'eau à travers laquelle une start-up peut s'avérer avoir le potentiel d'être une licorne. En somme, l'Afrique et la Caraïbe pourraient être en capacité d'offrir des innovations au reste du monde.
Une question appelée par l'actualité. Il y a le président du Bénin qui a décidé d'accorder la nationalité béninoise à toutes les personnes de la diaspora qui le souhaitent. Ainsi de Spike Lee, devenu ambassadeur auprès de la diaspora afrodescendante, et son épouse ont-ils acquis la nationalité béninoise. Quel regard posez-vous sur cette initiative ?
C'est extraordinaire car sur mon compte Instagram, j'ai régulièrement des images du Bénin dont celles du président Patrice Talon dansant avec son épouse sur fond de célébration de l'indépendance de son pays. Je dois aussi rappeler que Ciara, la chanteuse américaine de R&B, est aussi devenue béninoise.
Avec ces images du Bénin dans mon compte, je me sens dragué et j'avoue que je n'y suis pas insensible. Il faut dire que le Bénin est un pays que j'ai commencé à suivre ces deux dernières années. Par plusieurs prismes : le politique d'abord mais aussi parce qu'il réveille la curiosité autour de son attractivité, de son dynamisme et de l'engouement qu'il suscite. J'ai envie de dire que quand on a de l'ambition pour le continent, on doit être capable de saluer, d'encourager et de contribuer à une dynamique comme celle-là. (TransContinentsAfrica)
