Au Sahel, chapeau bas aux femmes sentinelles de la paix

RAPPORT. Face à l'épicentre mondial de l'extrémisme violent, parmi les initiatives pilotes portées par les femmes, il y a le modèle sénégalais des Sentinelles des résolutions Femmes, Paix et Sécurité et de la cohésion sociale (S-FPS-CS).

Au Sahel, chapeau bas aux femmes sentinelles de la paix

Un nouveau bulletin d'ONU Femmes, en son Bureau pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre, documente sept initiatives pilotes portées par des femmes dans la région. Le constat posé par le bulletin est sans détour. En voici les points les saillants. 

Un Sahel devenu épicentre mondial du terrorisme

Selon l'Indice mondial du terrorisme 2025, cinq des dix pays les plus touchés par le terrorisme dans le monde se situent aujourd'hui au Sahel, région qui a supplanté le Moyen-Orient comme foyer principal de la menace. Pour la huitième année consécutive, l'Afrique subsaharienne enregistre le plus grand nombre de décès liés au terrorisme au monde, plus de la moitié du total mondial. La région compte plus de vingt mouvements terroristes actifs dont l’État islamique, Boko Haram, Al-Qaïda au Maghreb, le MNLA, et abrite 2,1 millions de réfugiés et demandeurs d'asile, ainsi que 5,9 millions de déplacés internes.

Face à cette dégradation, les réponses demeurent “largement dominées par des approches sécuritaires et militaires”, souligne le document, qui pose la question centrale : quel rôle jouent les femmes engagées pour la paix au cœur même de cet épicentre ?

Il faut rappeler que sept initiatives pilotes sont portées par des femmes dans la région. Parmi elles, Sentinelles des résolutions Femmes, Paix et Sécurité et de la cohésion sociale (S-FPS-CS) se distingue par son ambition transfrontalière et son articulation entre terrain, plaidoyer et politiques publiques.

Les Sentinelles FPS-CS : un modèle opérationnel multi-niveaux

Au Sénégal, l'initiative des Sentinelles des résolutions FPS et de la cohésion sociale illustre, selon le bulletin, “une approche innovante qui articule prévention de l'extrémisme violent, mobilisation communautaire et influence des politiques publiques”. Le modèle repose sur une conviction simple mais structurante : les réponses sécuritaires sont plus efficaces lorsqu'elles sont co-construites avec les communautés, et en particulier avec les femmes.

Concrètement, les Sentinelles interviennent à plusieurs niveaux : campagnes de sensibilisation digitale en langues nationales, mobilisation d'alliés masculins via l'approche HeForShe, et plaidoyer stratégique en lien avec des réseaux régionaux comme la Plateforme des Femmes du Sahel et le REPSFECO.

Leur force principale tient à leur ancrage transfrontalier, notamment dans la zone sensible de jonction entre le Mali, le Sénégal et la Mauritanie, où les Sentinelles ont renforcé les capacités des bajenu gox et des femmes leaders locales à l'aide d'outils pédagogiques adaptés aux réalités communautaires, un travail qui leur permet, précise le bulletin, d'agir en amont des processus de radicalisation.

Le potentiel de réplication du modèle dépasse déjà le Sénégal : il est cité comme référence pour la zone frontalière Tchad-Cameroun, où les Sentinelles associent prévention des conflits et autonomisation économique des femmes.

Ce qu’en dit l'initiatrice, la Professeure Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye 

Désignée dans le bulletin par ses initiales AWAN comme “Initiatrice des Sentinelles des résolutions FPS et de la cohésion sociale (S-FPS-CS), femme leader”,  c’est la Professeure Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye qui porte la voix de cette initiative dans le document. Ses mots, retranscrits intégralement dans le bulletin, méritent d'être cités largement :

La Professeure Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye qui porte la voix de l'initiative des Sentinelles des résolutions Femmes, Paix et Sécurité et de la cohésion sociale (S-FPS-CS).
La Professeure Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye qui porte la voix de l'initiative des Sentinelles des résolutions Femmes, Paix et Sécurité et de la cohésion sociale (S-FPS-CS).

"À travers les Sentinelles des résolutions Femmes, Paix et Sécurité, nous avons démontré que les femmes peuvent occuper une place centrale dans les stratégies de prévention de l'extrémisme violent, notamment dans les zones transfrontalières les plus exposées”, dit-elle. 

Sur la méthode de terrain, elle précise :

"En mobilisant des actrices locales telles que les bajenu gox et en développant des actions de sensibilisation dans les langues nationales, nous avons pu atteindre les communautés là où les approches classiques rencontrent souvent leurs limites”. 

Elle situe ensuite la spécificité de l'approche :

"Notre force réside dans notre capacité à articuler action communautaire, plaidoyer stratégique et coopération régionale afin de contribuer durablement à l'évolution des politiques publiques et de prévenir l'enrôlement des jeunes dans les groupes extrémistes”, poursuit-elle. 

Et conclut sur la portée du dispositif, au-delà de sa seule fonction préventive :

"Les Sentinelles Femmes, Paix et Sécurité et de la cohésion sociale ne constituent pas seulement un dispositif de prévention ; elles représentent un véritable levier de transformation sociale et de sécurité collaborative”, indique-t-elle.

Le bulletin lui-même appuie cette lecture en relevant que “les approches intégrées, multi-niveaux et portées par des femmes leaders locales constituent des leviers particulièrement efficaces pour prévenir durablement l'extrémisme violent”, en agissant simultanément sur les causes profondes des conflits, les perceptions sociales et les mécanismes institutionnels. 

Cela dit, il n’y a pas que Les Sentinelles Femmes, Paix et Sécurité et de la cohésion sociale. D’autres initiatives méritent d’être citées. Il y en a six. 

Six autres expériences convergentes

Les Sentinelles s'inscrivent en effet dans un ensemble plus large de bonnes pratiques recensées par le bulletin : les femmes médiatrices du Tchad, dont l'action a permis la signature d'un accord de paix intercommunautaire après un conflit ayant fait 57 morts ; les cercles de paix du Mali, plus de 202 espaces mobilisant 3 000 femmes depuis 2015 ; les réseaux de Mourchidates en Mauritanie, qui ont sensibilisé près de 5 908 personnes dans les mosquées, écoles et prisons ; l'Appel des mères au Niger, qui a permis le retour de 80 jeunes enrôlés dans des groupes armés à Diffa ; les collectes de solidarité humanitaire à travers la région ; et les Champs de paix au Burkina Faso, exploitations agricoles collectives réunissant déplacées internes et communautés hôtes.

Un paradoxe à corriger

Ce qui apparaît tout au long du bulletin, c’est qu’un paradoxe persiste :  “les femmes sont fortement mobilisées en première ligne, mais restent insuffisamment reconnues et soutenues comme actrices stratégiques”. Conséquence : leurs contributions demeurent largement sous-financées, peu institutionnalisées, insuffisamment intégrées aux stratégies nationales de prévention.

Les femmes déterminantes pour la paix

Cela dit, en conclusion, le document edit clairement que l'enjeu n'est plus de démontrer la pertinence des initiatives portées par les femmes, mais de “traduire cette reconnaissance en engagements politiques et financiers durables” par leur intégration systématique dans les architectures nationales et régionales de paix et de sécurité, participation renforcée aux mécanismes de médiation, financements prévisibles.

À l'heure où le Sahel s'impose comme le nouvel épicentre mondial de la violence extrémiste, l'expérience des Sentinelles FPS-CS et des initiatives sœurs rappelle une évidence trop longtemps reléguée au second plan : la sécurité humaine dans la région ne se construira pas sans les femmes qui, au quotidien, en portent déjà le poids et l'espérance. (TransContinentsAfrica)

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