À l’ONU, l’Afrique retrouve ses vraies dimensions

ÉQUITÉ. Grâce à la résolution “Corrigez la carte” portée par le Togo, la projection de Mercator qui réduisait la taille de l’Afrique n’est plus la seule à avoir cours. La projection Equal Earth a désormais droit de cité officiel.

À l’ONU, l’Afrique retrouve ses vraies dimensions

C’est un moment important dans l’Histoire que l’Assemblée générale des Nations Unies vient de faire à l’Afrique et au monde ce 4 septembre. Et pour cause, elle vient de faire basculer un symbole vieux de quatre siècles. Ce symbole, c’est la carte du monde telle que représentée par la projection Mercator. 

De quoi s’agit-il ? 

La projection Mercator a entériné depuis quatre siècles une distorsion sur laquelle tous les scientifiques étaient d’accord mais que personne n’avait pris l’initiative de corriger. 

En conservant les angles pour faciliter la navigation, la projection de Mercator gonfle démesurément les territoires proches des pôles au détriment de ceux situés près de l'équateur. Résultat : le Groenland et l'Afrique semblent avoir des tailles comparables sur la plupart des cartes murales et des atlas scolaires, alors que le continent africain, avec ses 30,4 millions de km², est en réalité près de quatorze fois plus vaste.

Une évolution nécessaire

S’il a été important de remédier à cette distorsion, c’est parce qu’elle n'a rien d'anecdotique. Depuis des générations, elle a façonné l'imaginaire géographique de centaines de millions d'élèves, de décideurs et de citoyens à travers le monde. 

Parce qu’une carte n'est jamais neutre. Elle a la capacité de hiérarchiser, de centrer et de marginaliser. Celle de Mercator, en réduisant visuellement l'Afrique, a nourri sans le dire une perception du continent comme périphérie du monde plutôt que comme masse continentale déterminante. Nul doute qu’il convenait de réagir. C’est ce qu’a fait le Togo. 

Ce qui s’est passé à l’Assemblée générale de l'ONU

En effet, portée par le Togo, la résolution “Corrigez la carte” a été adoptée par 164 voix pour, une seule voix contre, celle des États-Unis, et six abstentions. Un score qui ne laisse guère de place au doute sur l'état du rapport de force diplomatique autour de cette question, en apparence technique, mais lourde de sens politique.

Le texte encourage le recours à des projections cartographiques dites “à surfaces équivalentes”, à l'image d'Equal Earth, chaque fois que la comparaison des superficies entre territoires est en jeu. Il ne bannit pas la projection de Mercator, toujours utile à la navigation maritime et aérienne pour laquelle elle fut conçue au XVIe siècle. Mais il invite les États, les institutions internationales, les médias et les acteurs de l'éducation à ne plus s'y référer par défaut lorsqu'il s'agit de représenter le monde tel qu'il est.

Lomé, porte-voix d'une mobilisation continentale

Cela dit, le Togo n'a pas agi seul. L'initiative s'inscrit dans le sillage de la campagne internationale “Correct the Map”, que l'Union africaine avait déjà endossée collectivement en 2025, avant de mandater Lomé, en avril, pour porter le dossier jusqu'à New York. 

Robert Dussey, chef de la diplomatie togolaise, avait déjà planté les jalons de ce combat un an plus tôt, à la tribune de la 80ᵉ Assemblée générale, en appelant à “décoloniser la géographie”.

Le ministre togolais a pris soin, tout au long du processus, de dépolitiser le débat pour mieux le faire aboutir. “Ce débat n'est pas un débat politique, c'est un débat scientifique”, a-t-il répété, insistant sur l'existence de preuves cartographiques incontestables. 

Une stratégie payante : en présentant la correction comme une exigence de rigueur plutôt que comme une revendication identitaire, Lomé a rallié une majorité écrasante d'États membres, bien au-delà du seul continent africain.

Une victoire à portée symbolique, mais pas seulement

Au lendemain du vote, Robert Dussey n'a pas caché sa satisfaction, évoquant “une victoire pour l'Afrique” et, plus largement, “une victoire pour tous ceux qui croient en un monde plus équitable, plus équilibré et plus précis”. Une formule qui résume l'ambition du texte : dépasser la seule technique cartographique pour interroger la manière dont le monde continue de se représenter lui-même, des décennies après les indépendances.

Une résolution cependant pas juridiquement contraignante

Aucune sanction, aucune obligation n'accompagne  l’adoption de cette résolution. Certains y verront donc une portée limitée, voire un exercice essentiellement déclaratoire, sans effet immédiat sur les réalités socio-économiques et sécuritaires du continent. Le raisonnement n'est pas sans fondement car redessiner une carte ne redresse ni une dette, ni une chaîne de valeur, ni un accès à l'énergie.

Mais réduire l'enjeu à sa seule dimension symbolique reviendrait à sous-estimer la portée du geste. Le texte engage désormais les États, les organisations internationales, les éditeurs scolaires et les grands acteurs technologiques à travers les moteurs de recherche, les plateformes cartographiques numériques, à revoir leurs standards de représentation. Pour des générations d'élèves africains, et au-delà, la bataille des perceptions n'est jamais secondaire à celle des politiques publiques : elle en est souvent le terreau.

Quid du vote des Etats-Unis, le seul contre ?

Le fait que les États-Unis aient été le seul pays à voter contre ce texte, sur 171 votants exprimés, mérite d'être noté. Six abstentions accompagnent ce résultat, preuve que le consensus, sans être unanime, demeure solide. Robert Dussey lui-même a exprimé sa déception face à certaines abstentions émanant de pays partenaires du continent, y voyant matière à un dialogue plus large sur l'héritage colonial et la nécessité, selon ses mots, d'”assumer toute la colonisation, en bien comme en mal”.

Une relecture des rapports Nord-Sud

Cette dimension mémorielle, assumée par la diplomatie togolaise, dépasse le strict cadre cartographique. Elle s'inscrit dans un mouvement plus vaste de relecture des rapports Nord-Sud, où la restitution des œuvres d'art, la réforme des institutions financières internationales ou la révision des manuels scolaires participent d'une même dynamique : celle d'un continent qui ne demande plus la reconnaissance, mais l'exactitude.

Prochaine étape : de la résolution à l'usage

Le Togo entend désormais transformer ce succès diplomatique en politique publique concrète, à commencer par ses propres supports éducatifs, avant de plaider auprès d'autres États et des grands acteurs technologiques pour une adoption élargie des projections à surfaces équivalentes. La marche sera longue : changer une carte murale est affaire de semaines mais changer des décennies d'habitudes visuelles et pédagogiques prendra davantage de temps.

Un jalon à ne pas sous-estimer

Reste que ce vote du 4 septembre marque un jalon. Il rappelle qu'au-delà des rapports de force économiques et sécuritaires qui dominent l'actualité du continent, l'Afrique investit aussi le terrain plus discret, mais tout aussi structurant, des représentations symboliques. Corriger la carte, c'est d'abord se donner les moyens de corriger le regard. Et de ce point de vue, Lomé et l’Union africaine viennent de rappeler à la communauté internationale qu'il existe encore, à l'ONU, des batailles que l'on peut gagner à l'unanimité, ou presque. (TransContinentsAfrica)

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280