“Sport en Légende met en lumière des destins sportifs hors du commun”

INTERVIEW. Producteur et présentateur de la série documentaire inédite Sport en Légende sur Radio France Internationale, Sylvère-Henry Cissé nous en fait découvrir la genèse et les arcanes.

“Sport en Légende met en lumière des destins sportifs hors du commun”

C’est à travers huit épisodes que RFI, par la voix de Sylvère-Henry Cissé, va faire découvrir jusqu'au 28 août dans la série Sport en Légende “le parcours de champions et championnes qui ont bouleversé l’histoire, non seulement par leurs exploits, mais surtout par leur courage face aux discriminations et leur capacité à défier l’ordre établi”.

“Chaque épisode met en lumière le destin d’athlètes d’exception. Qu’ils aient lutté ouvertement ou simplement incarné la résistance, tous ont marqué la mémoire collective et ouvert la voie à de nouveaux possibles”, explique-t-on du côté de Radio France Internationale (RFI). “À travers des récits sensibles et une narration immersive, Sport en Légende revisite l’histoire du sport sous un angle humaniste, interrogeant les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité”, ponctue la station française. 

Mais qui sont ces champions et championnes qui ont été choisis dans Sport en Légende ? Ils ou elles ont pour nom : Jack Johnson qui était boxeur, Annette Kellermann, nageuse, Carlos Caszely, Matthias Sindelar et Socrates, footballeurs, Hassiba Boulmerka, coureuse de fond, Pape Diouf, président de club entre autres, Wilma Rudolph, sprinteuse, Le Chevalier de Saint-Georges, musicien et escrimeur, Peter Norman, le sprinteur sur le même podium de Tommie Smith et John Carlos au JO de 1968 à Mexico. Tous ont fait montre de virtuosité mais aussi de qualités humaines sans commune mesure. 

En fond de cette photo illustrant la série Sport en Légende, des figures choisies. De gauche à droite et de haut en bas : Peter Norman, Le Chevalier de Saint-George, Hassiba Boulmerka, Wilma Rudolph, Annette Kellermann et Pape Diouf. 
En fond de cette photo illustrant la série Sport en Légende, des figures choisies. De gauche à droite et de haut en bas : Peter Norman, Le Chevalier de Saint-George, Hassiba Boulmerka, Wilma Rudolph, Annette Kellermann et Pape Diouf. 

L’entretien que son producteur et présentateur Sylvère-Henry Cissé, journaliste, auteur et conférencier par ailleurs, a accordé à TransContinentsAfrica nous permet de voir au-delà des exploits le sens que des champions et championnes ont introduit dans leurs vies. 

TransContinentsAfrica : Comment vous est venue l’idée de cette série Sport en Légende ? 

Sylvère-Henry Cissé : L’idée de Sport en Légende ne m’est pas venue par hasard, mais elle plonge ses racines dans une histoire ancienne, presque intime. Nous sommes en 2006, je fais mes premières armes sur Canal+. Chaque jour, dans Jour de sport, je me plaisais à raconter une histoire, à mêler le souffle du récit à la passion sportive. Ce fut le premier jalon, celui qui a révélé qu’en moi se croisaient deux élans inséparables : le sport et l’histoire.

Depuis, cette quête ne m’a jamais quitté. En 2007 déjà, je proposais à France Inter un projet autour de “sport et histoire”. On me répondit, études à l’appui, que le public du service public rejetait le sport… Ironie, quand on mesure aujourd’hui la place gigantesque qu’il occupe sur leurs antennes. Mais qu’importe, chaque refus nourrit une conviction.

Surnommée "la sirène australienne", Annette Kellermann, sportive hors pair, s'est illustrée dans des spectacles précurseurs de futures disciplines en natation, a participé à des courses contre des hommes dans la Seine et a surtout popularisé le maillot de bain. 
Surnommée "la sirène australienne", Annette Kellermann, sportive hors pair, s'est illustrée dans des spectacles précurseurs de futures disciplines en natation, a participé à des courses contre des hommes dans la Seine et a surtout popularisé le maillot de bain. 

En 2017, lors des championnats du monde de handball, j’ai présenté un programme pour le groupe Canal+, où je revenais sur les épopées des différentes équipes de France. Par ailleurs, mes articles sportifs pour Le Point Afrique témoignent aussi de cette volonté d’allier sport et histoire, car l’analyse historique y est toujours présente. J’ai également eu la chance de collaborer aux deux ouvrages “L’Histoire mondiale de l’Olympisme” et “Olympisme, une autre histoire du monde”, des expériences qui m’ont permis de toucher, de première main, la richesse et la complexité de la matière sportive.

A la fois compositeur, musicien et escrimeur de talent, le Chevalier de Saint-George a bousculé bien des préjugés dans l'Europe d'un siècle, le XVIIIe, où régnait encore l'esclavage.
A la fois compositeur, musicien et escrimeur de talent, le Chevalier de Saint-George a bousculé bien des préjugés dans l'Europe d'un siècle, le XVIIIe, où régnait encore l'esclavage.

Paris 2024 a joué le rôle d’accélérateur. J’ai proposé alors à Jean-Marc Four et Ludovic Dunod (NDLR : directeur et directeur des magazines) L’Afrique en Jeux, pour explorer les liens entre le continent et l’Olympisme. Une aventure formidable qui m’a confirmé le besoin d’aller plus loin, de bâtir un récit plus incarné, plus immersif.

Journaliste, agent de joueurs et premier président africain et noir d'un club de football, et pas le moindre, dans un championnat parmi les plus grands d'Europe, Pape Diouf a fait tomber bien des barrières sur le terrain et en dehors mettant le Continent au coeur du ballon rond mondial.   
Journaliste, agent de joueurs et premier président africain et noir d'un club de football, et pas le moindre, dans un championnat parmi les plus grands d'Europe, Pape Diouf a fait tomber bien des barrières sur le terrain et en dehors mettant le Continent au coeur du ballon rond mondial.   

C’est ainsi qu’à la sortie des JO, j’ai présenté Sport en Légende. C’est une série de récits documentaires qui met en lumière des destins sportifs hors du commun. Un rêve longtemps mûri, aujourd’hui devenu réalité. Et, je ne peux qu’en être reconnaissant à la direction de RFI d’avoir ouvert son antenne à ce projet qui me tenait à cœur depuis tant d’années.

Sur quels critères avez-vous choisi ces champions et championnes qui parsèment la série ? 

Les critères de choix ? Ils tiennent d’abord à une conviction profonde : le sport n’est pas ce réservoir de “valeurs” qu’on nous sert à longueur de campagnes marketing. Ces fameuses valeurs n’existent pas en tant que telles. Les vraies valeurs, ce sont celles de la vie : le courage, l’entraide, l’humanité. Parfois, le sport les magnifie, les transcende. Parfois, il les trahit. Il est un outil, un objet. Comme le nucléaire : entre l’énergie qui éclaire et l’arme qui détruit, tout dépend de l’usage.

Surnommé "le géant de Galveston", Jack Johnson fut le premier champion du monde noir des poids lourds en 1908.
Surnommé "le géant de Galveston", Jack Johnson fut le premier champion du monde noir des poids lourds en 1908.

Alors mon choix s’est porté sur des personnalités hors norme, celles dont les trajectoires incarnent cette force unique que je place au-dessus de tout : l’humanisme. Car c’est lui, et lui seul, qui peut réenchanter un monde souvent en désordre. Même un Jack Johnson, boxeur de génie, mais dont la vie fut agitée, entre dans cette dimension. Mais pour comprendre de telles figures, il faut les replacer dans leur contexte historique, social, culturel. D’où l’importance de ma narration et des éclairages d’experts, disponibles en ligne, pour donner toutes les clés de lecture.

L'Australien Peter Norman sur le podium de 200 m des JO de 1968 à Mexico au moment où Tommie Smith et John Carlos lèvent le poing du Black Power pour protester contre la ségrégation aux Etats-Unis. En soutien, Norman avait porté le badge de l'Olympic Project for the Human Rights. 
L'Australien Peter Norman sur le podium de 200 m des JO de 1968 à Mexico au moment où Tommie Smith et John Carlos lèvent le poing du Black Power pour protester contre la ségrégation aux Etats-Unis. En soutien, Norman avait porté le badge de l'Olympic Project for the Human Rights. 

Chaque parcours que je raconte a valeur d’exemple, non pas de modèle parfait, mais de miroir de nos contradictions, de nos rêves et de nos fragilités. Voilà pourquoi j’ai intitulé la série Sport en Légende. Parce qu’elle est à la fois récit, pédagogie et transmission. Et je me suis amusé à donner un sous-titre : “La ligue des sportifs extraordinaires”. Comme dans les films de super-héros, mes champions ont leurs forces, mais ils ont aussi leurs failles. Et, c'est précisément là que réside leur grandeur.

Comment avec Cécile Bonici avez-vous travaillé la convergence des textes et de la réalisation pour faire partager au mieux les émotions et les réalités multiples et diverses traversées par ces champions et championnes ? 

Cette aventure, comme toujours à la radio, a commencé par une étape presque silencieuse : beaucoup de lectures. Lire, digérer, laisser infuser, avant de prendre la plume. Puis vient l’écriture, par phases successives : une première pour poser la matière brute, une deuxième pour affiner, et enfin, une troisième pour rythmer, donner ce souffle narratif qui porte le récit. En parallèle, je me suis nourri de musiques de films : elles seules ont ce pouvoir de transcender le texte, de créer de l’émotion, sans jamais sombrer dans l’illustration trop littérale.

Capitaine de l'équipe du Brésil, Socrates a fait de son club, les Corinthians, un laboratoire de démocratie au moment où la junte militaire dirigeait le pays. 
Capitaine de l'équipe du Brésil, Socrates a fait de son club, les Corinthians, un laboratoire de démocratie au moment où la junte militaire dirigeait le pays. 

Et c’est là qu’intervient Cécile Bonici. Elle était mes oreilles, au sens le plus exigeant du terme. En studio, elle ne laissait rien passer, et je peux vous dire que j’ai dû recommencer souvent (rires). Mais c’est grâce à ce regard, ou plutôt grâce à cette écoute, que le texte prend tout son relief. Ensuite, c’est sa magie qui opère : elle entre dans la matière, mélange mes mots, la musique, les archives, les ambiances, et en fait une œuvre vivante. Le résultat final, je l’avoue, est à chaque fois une émotion intense.

Footballeur flamboyant, le Chilien Carlos Cazsely a manifesté son opposition au dictateur Augusto Pinochet en refusant de lui serrer la main.
Footballeur flamboyant, le Chilien Carlos Cazsely a manifesté son opposition au dictateur Augusto Pinochet en refusant de lui serrer la main.

Mais Cécile, ce n’est pas seulement la réalisation. C’est aussi une inventivité permanente. C’est elle, par exemple, qui a eu l’idée d’intégrer les interventions d’experts sur la page Internet, pour que l’émission continue de vivre au-delà de l’antenne. Et autour de nous, il y avait toute une équipe : la sonothèque de RFI qui nous a offert des archives précieuses, les graphistes, de magnifiques visuels, l'unité de création, un bel habillage, le service Internet et la communication qui ont assuré, sans oublier les collègues croisés dans les couloirs que Cécile enrôlait pour prêter leur voix.

Surnommé "le Mozart du football", l'Autrichien Matthias Sindelar a osé défier les dignitaires nazis en exigeant de porter le maillot de l'équipe d'Autriche d'avant son annexion par l'Allemagne dans un match où son but brillamment marqué est apparu comme une provocation.
Surnommé "le Mozart du football", l'Autrichien Matthias Sindelar a osé défier les dignitaires nazis en exigeant de porter le maillot de l'équipe d'Autriche d'avant son annexion par l'Allemagne dans un match où son but brillamment marqué est apparu comme une provocation.

En vérité, c’était comme une équipe de rugby : chacun à son poste, chacun dans son rôle, mais tous liés par un même objectif. Et c’est cette alchimie collective qui donne à Sport en Légende sa force et sa singularité.

Quelles leçons tirer de ces parcours pour poser aujourd’hui un regard différent sur le sport africain en particulier et mondial et général ? 

En fait, le regard qu’on doit poser sur ces sportifs, ce n’est pas juste celui de fans qui admirent des champions. Non, c’est un regard un peu plus humain, plus complet. Le sportif, ce n’est pas juste une figure de héros. C’est quelqu’un qui est façonné par son histoire, par son environnement, par ses luttes. Il y a chez eux des forces, bien sûr, mais aussi des fragilités, des combats intérieurs. Et ce que ça nous dit, c’est qu’il faut enfin sortir des clichés et des stéréotypes, surtout quand on parle du sport africain. Ce sont des femmes et des hommes qui vivent des réalités très différentes des nôtres, parfois avec beaucoup d’inégalités à surmonter.

Triple médaillée d'or aux Jeux olympiques de Rome en 1960, Wilma Rudolph a obligé le gouverneur du Tennessee à ouvrir à tous la fête organisée en son honneur.  
Triple médaillée d'or aux Jeux olympiques de Rome en 1960, Wilma Rudolph a obligé le gouverneur du Tennessee à ouvrir à tous la fête organisée en son honneur.  

Et puis, le sport, c’est plus qu’un simple jeu ou un spectacle. C’est aussi une formidable source d’inspiration et une force qui peut rassembler et construire. Mais il ne faut jamais oublier qu’il reflète aussi les tensions de notre monde : des moments de gloire, bien sûr, mais aussi des moments difficiles, des luttes de pouvoir, des combats qui dépassent parfois la simple performance. Cette complexité-là, c’est important de la comprendre, parce que c’est ce regard-là qui nous permet d’apprécier pleinement ce que le sport peut vraiment apporter à la société, aujourd’hui et demain.

La série Sport en Légende nous a éclairés sur huit personnalités. Quels autres champions, ou championnes, auriez-vous volontiers ajouter à la liste si vous aviez  encore quatre épisodes possibles ? 

Je me suis véritablement fait plaisir avec ces huit portraits, que j’ai mûris depuis 2006, comme je le mentionnais plus tôt. Parmi eux, sept figures que je savais indispensables à raconter. Le départ de Pape Diouf a fini par lui ouvrir les portes de ce panthéon personnel.

Quant à imaginer quatre épisodes supplémentaires, il est toujours délicat d’aborder les sportifs encore vivants, car il faut le recul nécessaire pour mesurer pleinement l’exceptionnalité d’un parcours.

Cela dit, certains s’imposent déjà comme des candidates naturelles, à l’image de Hassiba Boulmerka, présente dans cette première série, ou encore Didier Drogba, dont "L’appel de Khartoum" reste un moment d’histoire dépassant largement le cadre du football.

Déjà première Africaine championne du monde, l'Algérienne Hassiba Boulmerka a remporté la médaille d'or du 1 500 m des JO de 1992 à Barcelone contrariant les islamistes et dédiant son titre à Mohamed Boudiaf, président du Haut Comité d'Etat qui venait d'être assassiné à Annaba.
Déjà première Africaine championne du monde, l'Algérienne Hassiba Boulmerka a remporté la médaille d'or du 1 500 m des JO de 1992 à Barcelone contrariant les islamistes et dédiant son titre à Mohamed Boudiaf, président du Haut Comité d'Etat qui venait d'être assassiné à Annaba.

Je pourrais aussi m’attarder sur la seconde partie de vie d’Abebe Bikila, ou revenir sur les sprinteurs ghanéens des années 60, qui rivalisaient alors avec les Américains. Je pense aussi à Arthur Ashe, grand tennisman et figure engagée, ou encore à Eric Liddell, dont le parcours dépasse la simple performance sportive.

Sans oublier des récits plus larges comme la « guerre de Cent Heures » entre le Salvador et le Honduras, ou la naissance de l’America’s Cup. Vous le voyez, il y a bien plus que quatre histoires à raconter, et toutes mériteraient d’être portées à votre écoute comme autant de chapitres fascinants de l’histoire du sport. (TransContinentsAfrica)

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