Ali Farka Touré : l’éternel authentique bluesman du Sahel

HOMMAGE. Le 7 mars 2006, s'éteignait à Bamako l’immense Ali Farka Touré. Vingt ans après, sa musique résonne encore comme la preuve que l’âme du Blues est encore en Afrique.

Ali Farka Touré : l’éternel authentique bluesman du Sahel

Guitariste, chanteur, maire, paysan, Ali Farka Touré était autant un  homme de la terre qu'un homme du son. En alliant ses deux facettes, il a élevé le Blues au rang d’arbre enraciné au Sahel avec des feuilles en Amérique. 

Niafunké, une enfance champêtre et musicale

Né en 1939 à Kanau, un village riverain du Niger à quelques dizaines de kilomètres de Tombouctou, Ali Touré est issu d’une famille noble, d'ethnie Arma, une branche des Songhaïs. Fils d’un tirailleur qui disparaîtra au combat pendant la 2e guerre mondiale, il doit son surnom de Farka à la ténacité et à la force qui lui ont permis de survivre aux neuf enfants de sa famille. 

Quand celle-ci s’installe à Niafunké à quelque 200 km de Tombouctou, ce fils d’agriculteurs est plutôt dans des travaux champêtres loin de l’école que d’autres enfants fréquentent mais pas lui. 

Passionné de musique, il a une forte attirance pour les instruments à cordes traditionnels que sont le djerkel, la njarka et le ngoni. Celle pour la guitare occidentale viendra quand, à 17 ans, il va assister à une représentation des Ballets africains du Guinéen Keïta Fodéba. Il en deviendra un virtuose des années plus tard. 

Radio Mali, l’étape qui ouvre la fenêtre de la production musicale

En 1970, Ali Farka Touré est ingénieur du son à Radio Mali, un lieu de convergence qui lui permet d’apprécier autant les musiques traditionnelles de son pays que les musiques tropicales, généralement de Cuba, à côté de la Soul music et du Rhythm and Blues dont les têtes d’affiche étaient James Brown, Otis Redding, Wilson Pickett ou Aretha Franklin, entre autres. 

Musicien dans l’orchestre national du Mali, Ali Farka Touré sort son premier disque en 1976 sous le label Sonodisc, une maison de disques française spécialisée dans les musiques africaines et caribéennes. Pour la petite histoire, celle-ci a été précurseur de la World Music. Ali Farka Touré va se retrouver dans son circuit à travers le label World Circuit où il va faire une rencontre déterminante en la personne du talentueux guitariste américain Ry Cooder. 

Ali Farka Touré et Ry Cooder : leur rencontre apporta au Blues et à la World Music un fort parfum d'Afrique et d'authenticité. 
Ali Farka Touré et Ry Cooder : leur rencontre apporta au Blues et à la World Music un fort parfum d'Afrique et d'authenticité. 

La reconnaissance internationale va être impulsée par l’ouverture que va lui permettre ce label britannique avec des collaborations qui donneront naissance à des chefs d’oeuvre comme "Talking Timbuktu" réalisé justement avec Ry Cooder. Cet album fera de lui en 1994 le premier artiste africain à remporter un Grammy Award. Cela dit, si cette distinction est un grand moment de la vie artistique d’Ali Farka Touré, le vécu pendant les 20 ans qui l’ont précédé vaut le détour. 

La conviction que le Blues est africain

Tout commence quand Ali Farka Touré entend pour la première fois les enregistrements de John Lee Hooker. D’abord stupéfait par la familiarité qu’il saisit à travers la gamme pentatonique des griots et musiciens songhaïs qu’il retrouve chez les bluesmen du Mississippi, il en tire une conviction. Le Blues est un héritage, celui des millions d'esclaves arrachés à l'Afrique de l'Ouest. 

Quand en 1989, il se retrouve lors d’une tournée américaine en présence de John Lee Hooker, celui-ci refuse de jouer avec lui sur scène. Ce ne fut pas par mépris ou jalousie mais plutôt par admiration car, dit la légende, le grand guitariste né à Clarksdale, dans le Mississipi, aurait adoubé Ali Farka Touré comme le seul à assurer sa relève. 

Alors, avec fierté, Ali Farka Touré a défendu sa conviction que le Blues était africain. “Moi, j'ai la racine et le tronc. Eux, ils n'ont que les feuilles et les branches”, dira-t-il parlant des musiciens de Blues américains. Une assertion que Martin Scorsese a fait sienne dans son documentaire “Du Mali au Mississipi”. il y a  qualifié la musique de l“artiste-cultivateur” Ali Farka Touré d’”ADN du Blues”

Un attachement éprouvé à ses racines 

Loin de se laisser griser par son succès international, Ali Farka Touré a gardé son attachement à la terre retournant, entre deux tournées,  cultiver ses 350 hectares de riz et d’agrumes du lieu de ses racines. Devenu maire de Niafunké en 2004, il a néanmoins continué à enregistrer. 

C’est ainsi qu'ont été enregistrés les albums “In the Heart of the Moon”, réalisé avec le virtuose de la Kora Toumani Diabaté, et “Savane”, en solo dans des studios à Bamako, entouré qu'il a été de musiciens traditionnels maliens.

Avec le premier, il remportera un deuxième Grammy Award en 2006, quelques semaines avant sa mort. Le second sortira à titre posthume et son ami Ry Cooder le qualifiera d’”absolument parfait”. Dans cet opus, sa voix est celle d'un homme qui sait qu'il va bientôt partir et qui a décidé de ne rien laisser d'inachevé. L’inéluctable arriva le 7 mars 2006.

Avec cet album enregistré avec Toumani Diabaté, Ali Farka Touré a décroché son 3e Grammy Award. Du jamais vu avant lui ! 

Comme le signe d’un destin lumineux qui refuse de s’éteindre, un 3e Grammy Award lui a été décerné en 2011 pour “Ali and Toumani”, un autre album qu’il avait enregistré avec Toumani Diabaté.

Alors que son fils, Vieux Farka Touré, continue de faire vivre avec succès son héritage à travers les scènes du monde entier, le magazine “Rolling Stone” l’a classé parmi les cent meilleurs guitaristes de tous les temps. Spin, un autre magazine musical, l’a classé à la 37e place dans ce même palmarès. De quoi faire de sa mémoire une boussole pour savoir rester soi, fier de ses racines, malgré son rayonnement international. (TransContinentsAfrica)

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