On est le 2 mars 2026 et l’Ethiopie est tout à sa célébration du 130e anniversaire de la victoire de l’empire d’Abyssinie à la bataille d’Adoua sur le corps expéditionnaire que l’Italie, qui a récemment concrétisé son unité, a envoyé en Afrique pour se constituer son espace colonial en Afrique dans la logique mise en oeuvre à la Conférence de Berlin commencée en 1884 et terminée en 1885. Autant dire que l'événement qui a eu un retentissement mondial est définitivement inscrit dans la mémoire des peuples éthiopiens. Cela dit, il convient de rappeler le contexte historique qui a mené à cette confrontation.
Un contexte de volonté de conquête de l’Afrique par l’Europe
Nous sommes au dernier quart du dix-neuvième siècle et la deuxième Révolution Industrielle est enclenchée en Europe. En 1884 se tient une conférence internationale organisée par le Chancelier Bismarck réunissant des puissances impériales européennes. Il y a là la Grande-Bretagne, la France, la Belgique et l’Allemagne. Toutes ont besoin de matières premières pour faire tourner leurs infrastructures industrielles. L’enjeu est donc de taille pour elles.
Cette conférence a jeté les bases d’un futur démembrement de l’Afrique à travers la possibilité pour chacune de ces puissances européennes de prendre par la force des territoires du continent africain qu’elles s'arrogeaient le droit d’administrer et d’exploiter.
Avant la conférence de Berlin, seules les régions côtières étaient occupées, comme l’Angola et le Mozambique par le Portugal, une partie de l’Afrique du Nord par les Français, le Machrek et l’Egypte par la Grande-Bretagne, les côtes ouest-africaines par essentiellement les Français en butte cependant à une résistance farouche de certains chefs de royaumes locaux.
Outre-Atlantique, l’Amérique, sous l’impulsion de la Doctrine Monroe, s’est isolée et a éloigné les puissances européennes en promouvant un principe clair : ‘’L’Amérique aux Américains”.
L’Asie, dont une bonne partie dépendait de la Russie Impériale, était trop éloignée avec l’Inde déjà colonisée par l’Angleterre et une Chine turbulente avec une démographie déjà imposante et imprévisible.
Pourquoi l’Europe s’est intéressée à l’Afrique à ce moment-là
L’explication réside dans le fait que le continent, décrit comme une terra incognita et non encore vraiment exploré par l’Europe, présente un important potentiel de ressources.
Terra incognita dont l’une des rares choses dont on en savait concernait le mythique Empire du Prêtre Jean situé dans l’actuelle Ethiopie.
Des empires et des royaumes ont existé à travers les siècles, mais n’ayant établi aucun contact avec l’Europe a amené les Européens de conclure que l’Afrique était un espace vide.
S’ajoute à cela, le fait que la faible réponse de l’Afrique par la grave agression de l’esclavage a certainement encouragé les puissances européennes à lancer une deuxième agression en venant s’approprier par la force les richesses du continent.
Le découpage qui s’en est suivi a eu des conséquences durables sur la vie politique et la perception géopolitique de l’Afrique. La création artificielle des frontières ne tenant aucun compte des répartitions des ethnies , des us et coutumes des populations locales, va façonner la géographie politique de l’Afrique. Ainsi, lors de la création de l’Organisation de l’Unité Africaine en 1963, ancêtre de l’Union Africaine, l’intangibilité des frontières était un principe inviolable et sacré. C’est dans ce contexte que l’Italie s’est lancée dans l’aventure coloniale.
Le quiproquo du traité de Wouchalé
L’Italie avait déjà colonisé la Somalie en 1889 mais aussi l’Erythrée en 1890. Dans le but d’étendre sa présence sur un territoire plus vaste, elle a approché l’Empereur Ménélik II à qui elle a proposé un traité. Ce sera le traité de Wouchalé signé le 2 mai 1889.
Le problème est que ce fameux Traité de Wuchalé était rédigé en Italien et en Amharique, la langue officielle de l’Ethiopie. L’article 17 de ce traité n’était pas le même dans ses versions italienne et amharique.
Dans la version en amharique, l’Ethiopie avait le libre choix de solliciter l’aide de l’Italie pour ses relations avec les pays étrangers alors que dans la version italienne l’Ethiopie était obligée de passer par l’Italie dans toutes ses relations avec les puissances étrangères.
La conséquence est que l’Empereur Ménélik l’a tout de suite rejeté dès qu’il en a perçu le côté contraignan qui transformait son pays en protectorat sous domination italienne. Face à l’arrogance et l’agressivité des autorités Italiennes, il n’a pas hésité de décréter la mobilisation générale. C’est ainsi que le conflit s’est noué jusqu’à la bataille.
La réalité administrative et militaire de l’Abyssinie à cette époque
Contrairement à ce qui a été observé sous le règne de l’Empereur Hailé Sélassié 1er monté sur le trône en 1930, l’Ethiopie sous l’Empereur Ménélik était composée de plusieurs royaumes gouvernés par des rois. Tous n’étaient pas d’accord avec la prise du pouvoir de Ménélik cependant, face au grave danger que constituait l’invasion italienne, ils se sont ralliés à lui permettant de fédérer toutes les forces vives d’Abyssinie pour défendre l’indépendance de l’Empire.
Il faut ajouter qu’à cette époque, l’Abyssinie n’avait pas une armée nationale officielle au sens où on peut l’entendre aujourd’hui. En effet, chaque roi avait ses propres troupes.
C’est cette force disparate qui a commencé à arriver vers le nord du pays en royaume du Tigré. Venue de tout l’empire et même de régions récemment conquises, c’est une Abyssinie unie qui a commencé à affluer vers le Nord pour affronter l’envahisseur.
Parti en Novembre, les combattants que nous appellerons Patriotes éthiopiens sont arrivés à Adoua le 1er Mars 1896 pour engager le combat le 2 Mars. Les historiens affirment que l’empereur Ménélik a réussi à mobiliser cent vingt mille hommes dans cette bataille qui a duré une journée. En fin d’après-midi, la victoire de Ménélik a été totalement acquise le faisant entrer dans la légende de la résistance africaine.
Mais qui était vraiment Ménélik ?
Très tôt, L’Empereur Ménélik II avait compris l’importance et la différence que pouvaient faire les armes à feu. De fait, il n’avait pas hésité à en acheter une bonne quantité de différents pays, ce qui lui a permis de faire la différence à Adoua devant le corps expéditionnaire italien.
Né en 1944, ce prince, Négus du Choa devenu rois des rois avait su tirer des leçons de ce qu’il avait vu de la supériorité des armes à feu des troupes anglaises affrontant les troupes de l’empereur Théodoros II.
Après Adoua, le prestige pour Ménélik II
La victoire de la bataille d’Adoua a eu des conséquences immédiates en Italie. Le Gouvernement Crispi est tombé et es Italiens opposés au gouvernement ont manifesté en scandant “Viva Ménélik !”.
Par ailleurs, la victoire d’Adoua a renforcé l’Empereur Ménélik qui est devenu le souverain incontestable, le roi des rois, contribuant ainsi au renforcement de l’unité nationale. Seule victoire d’un pays africain face à une puissance européenne, excepté celle des troupes zouloues à Isandhlwana sur les troupes britanniques en janvier 1879, la bataille d’Adoua a contribué au prestige de l’Ethiopie à travers le monde d’autant plus facilement que la presse internationale a propagé la nouvelle à travers le monde.
Aux Etats-Unis, elle inspirera ceux qui militaient pour l’égalité des races et des droits. Les anticolonialistes vont s’y appuyer pour garder la flamme de l’espoir. Sur un autre plan, elle a inspiré en même temps que Menelik II une pensée panafricaine pour résister aux assauts du monde extérieur, pour le dire crûment, aux assauts des Européens ainsi mis en échec.
Au tout début du XXe siècle, en 1905, c’est au tour du Japon impérial de prendre le dessus sur la Russie Impériale mettant ainsi à mal une supériorité européenne qui avait fini par paraître naturelle.
1936, la revanche de l’Italie
Cependant, quarante ans plus tard, l’envie de revanche a été matérialisée par Benito Mussolini. Dans une Europe affaiblie et divisée, dans le courant de la montée du Fascisme et du Nazisme, il n’a pas hésité à repartir à la conquête de l’Ethiopie pour venger l’humiliation d’Adoua.
A ce moment-là, l’Italie avait déjà conquis la Libye, la Somalie et l’Erythrée. Lors d’un discours, le Duce avait déclaré qu’il n’était pas “un collectionneur de déserts” ignorant de ce qui se cachait sous le sous-sol libyen. Autant dire que l’Ethiopie, avec ses vastes territoires arrosés par de nombreux cours d’eau, son climat tempéré,est apparue comme l’endroit idéal pour établir un territoire de peuplement.
Voilà qui va pousser le Duce et l’Italie à attaquer l’Ethiopie, pourtant membre de la Société des Nations, et à l’occuper jusqu’en 1941.
Adoua, une victoire pas toujours célébrée comme il se doit
Dans un tel contexte, on peut penser qu’Adoua a pu représenter un totem dans l’histoire de l’Ethiopie. Pourtant, la réalité montre autre chose.
Les régimes qui se sont suivis ne lui ont pas donnée la place qu’elle mérite. L’empereur Hailé Sélassié, par exemple, avait préféré faire tirer un feu d’artifice tous les 5 Mai pour fêter son retour de l’exil que lui avait imposé l’occupation fasciste. La Junte Militaire qui l’a destitué avait choisi de donner plus d’éclat à la chute de l’Empire le 12 Septembre 1974. Quant au gouvernement de coalition dirigé par le Front de Libération du Tigré, lui aussi, donnait plus d’importance à la chute du pouvoir militaire le 28 Mai 1991.
Il a donc fallu attendre l’avènement du Premier Ministre Abye Ahmed pour placer la victoire d’Adoua à la place qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Un musée a été construit à côté de la statue de l’Empereur Ménélik, véritable héros de cette bataille historique. Ce qui conduit les Ethiopiens à dire que les autres pays ont des fêtes d’indépendance là où l’Ethiopie fête une victoire, celle d’Adoua, qui a mis l’Ethiopie à une position unique face à ses pairs africains justifiant ainsi l’attribution du siège de l’OUA, ancêtre de l’Union Africaine, à Addis Abeba même s’il ne faut pas sous-estimer le rôle de l’Empereur Hailé Sélassié 1er qui a été le principal artisan de la fusion entre le groupe de Casablanca et celui de Monrovia.
Adoua, source d’inspiration multidimensionnelle
Pour revenir à notre époque, il convient de rappeler que lors de l’inauguration du barrage de la Renaissance, le fameux GERD, la Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, n’a pas hésité à déclarer que le GERD était un Adoua technologique.
Sur un autre plan, le gouvernement éthiopien actuel utilise Adoua comme modèle d’approche pour sortir le pays de la pauvreté. Ainsi la campagne de reboisement efficace, qui a considérablement modifié le visage de la campagne éthiopienne, est qualifiée d’Adoua environnemental.
Depuis bientôt 4 ans l’Ethiopie n’importe plus du blé grâce à l’effort que le gouvernement a consenti pour accroître la surface destinée à la culture du blé. Cet effort est qualifié d’Adoua agricole permettant l’autosuffisance alimentaire.
De nombreux secteurs économiques en plein boom sont donc partis pour s’inspirer de cette victoire et changer le visage de l’Ethiopie. Et les chantiers se multiplient. La compagnie nationale Ethiopian Airlines a commencé la construction du plus grand aéroport du continent. La découverte de gisements de gaz et de pétrole ainsi que de charbon sont perçus comme pouvant permettre à l’Ethiopie de rejoindre dans un proche avenir les pays à revenu moyen.
Parti d’une victoire militaire, le symbole Adoua est devenu une boussole pour performer. Voilà une bataille qui s’est définitivement installée dans l’Histoire de l’Ethiopie. (TransContinentsAfrica)
